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Le lièvre, le chat et l'oiseau

 

 

 

 

Claude s'éveilla alors que Bertrand était déjà sorti faire la ronde de ses pièges; ce dernier allait les tendre tard la veille. Demain, inévitablement, il leur rendrait encore visite.

À force d'observer les gestes du vieillard, Claude en était venu à prédire chacune de ses actions. La routine marquait tellement la vie de l'homme qu'il pouvait savoir en tout temps à quel moment de la journée ce dernier rentrerait puis sortirait de la demeure. À ses yeux, il était réglé comme une horloge. Aussi, en ce matin de mi-décembre, ne fut-il pas le moins du monde surpris de constater l'absence du vieil homme.

Quelques jours plus tôt, il avait lui-même résolu de sortir pour goûter à la nature afin d'explorer un peu les alentours. Hier, il avait eu ce vif sentiment que s'il avait avoué cette intention à l'ermite, celui-ci avec énergie, lui aurait interdit pareille tentative.

Il avait alors remit l'idée à plus tard. Prêt à tout faire pour arriver à cette fin, y compris profiter de l'absence de son protecteur, il mit son projet à exécution. Ce serait aujourd'hui et pas un autre jour! Il s'habilla avec empressement, enfila une botte et empoigna ses béquilles. Le poêle ronflait doucement, il faisait chaud dans la cabane. "Inutile de l'attiser..." se dit-il, en prenant la couverture de laine grise qui gisait au pied du lit. Il s'en servirait pour se couvrir et se protéger du froid hivernal. Une minute plus tard, il était dehors.

La nature lui sembla si ravissante qu'il resta un instant sur les marches de la véranda pour admirer sa beauté. La maisonnette se trouvait entourer de pins sur tous ses côtés, excepté sa devanture. C'était comme si elle avait toujours été à cet endroit, cachée dans cette forêt de résineux. Le regard ébloui, il jeta son dévolu sur le lac. Derrière, se trouvait la montagne. Le sommet, éclairé par les rayons du soleil, contrastait avec le reste de sa masse qui elle, était blanche, striée de lignes et de cônes noirs partiellement plongés dans l'ombre de l'aube. Partout, au sud comme au nord, une étendue d'arbres à perte de vue...

Claude se rendit au lac, réussissant tant bien que mal à sautiller dans une neige qui, en certains endroits, devait être haute d'au moins vint-cinq centimètres. Le lac, ici, avait un contour arrondi. Une plage, dégagée de broussaille, en pente douce, l'enjoignait à s'approcher davantage. Sur sa gauche, il pouvait entrevoir un groupe de quenouilles longeant la presque totalité de cette partie du lac. C'était donc là que Bertrand dénichait ses fameuses patates!

Familiarisé avec l'étendue d'eau, il rebroussa chemin, contourna la cabane sur sa droite et s'arrêta un moment pour étudier le sentier qui nécessairement, devait conduire à la bécosse. Pas très large et traversé ici et là de branches, le petit chemin semblait dangereux à parcourir.

" Au moins, je l'ai trouvé. " songea-t-il, heureux de s'être sorti de l'incident sans une égratignure. Il ramassa la couverture et la replaça sur ses épaules.

Il ouvrit la porte de la bécosse et vit un banc de bois qui s'allongeait entre les pans de mur. Le banc était fait de planches. Sur le dessus et au centre de ce dernier, un trou avait été pratiqué. Assez large pour les besoins et assez petit pour ne pas incommoder le fessier.

"Il n'y a pas de siège, pas de véritable siège! " Il était habitué aux sièges de plastique, en forme de fer à cheval, Pas à ça! Il n'y a qu'à moi que ça arrive, ces choses-là! " s'écria-t-il, fataliste, en délaissant ses béquilles. Puis, baissant son jeans, il jeta un autre coup d'oeil dans le trou. Il avait cette crainte folle de se faire mordre le derrière par une créature indésirable. Rassuré, il s'assit lourdement sur le trou. Il regarda devant, la demie-lune maintenant lui faisait complètement face. On pouvait voir l'extérieur... Pendant quelques secondes, il se plu à regarder le sentier, un large sourire sur les lèvres.

Comme il s'apprêtait enfin à faire ce dont il était venu accomplir, ses regards détectèrent un mouvement dans les buissons. Il cessa tout effort pour se concentrer sur la forme qui s'était immobilisée devant la bécosse, apparemment figée par la peur.

Le lièvre garda un oeil sur la bécosse tandis que de l'autre, il guetta la piste utilisée dans sa fuite. Pendant près d'une demi-heure, sa vie avait été mise en danger. Elle l'était toujours, même si la forêt semblait maintenant redevenue tranquille. Ses oreilles sensibles n'avaient pas encore repéré les bruits indiquant l'approche de l'ennemi, aussi se laissa-t-il le temps de reprendre son souffle. Il avait vécu plus de huit années. Alors que la plupart de ses congénères n'avaient pas dépassées cinq années de vie, lui, avait su rester vivant jusqu'à ce matin. Le moment était décisif: c'est ici qu'il périrait ou aurait la vie sauve. Tout dépendrait de son agilité, de sa capacité à interpréter les sons et à réagir. Sa méconnaissance du territoire représentait un handicap certain. Jusqu'à maintenant, il avait utilisé toutes les ressources mises à sa disposition. Il avait dû quitter le terrain connu pour protéger sa femelle. Elle était sur le point d'avoir une nouvelle portée. Le lièvre s'était aventuré en ces lieux, pris dans sa course frénétique. Le désir de retrouver le gîte familial se faisait moindre à présent. Il était fatigué, c'était mauvais signe. Il resta ainsi figé, sur place, dans ce sentier d'homme, la peur plus forte au ventre..

Claude, les culottes baissées, le derrière posé sur le trou, avait lui aussi cessé de bouger. Il retenait son souffle, dans la crainte de voir la petite bête disparaître. Il n'avait jamais vu de lièvre vivant. Fasciné, il observait celui qui s'offrait à son regard.

Le profil du lièvre, sa fourrure gris blanchâtre et les longues oreilles surplombant une petite tête ronde, mignonne, firent qu'il aima tout de suite le petit animal. Il vit la bête se départir de son impassibilité pour effectuer quelques sauts en direction d'un conifère se trouvant sur sa droite. Puis, il reprit aussitôt l'immobilité de tout à l'heure, abrité par le sapin. L'animal était maintenant nettement moins visible. Claude se gratta le nez.

Une fraction de seconde plus tard, il vit le lièvre bondir dans sa direction, en faisant un saut de plus de cinq mètres!

Fantastique!

Ses yeux voulurent voir où s'était propulsé la bête mais l'orifice de la demie-lune l'en empêcha. Son regard revint au dernier emplacement occupé par le lièvre et dans la pénombre de la bécosse, la surprise s'installa encore sur ses traits. Là où avait été le lièvre, se trouvait un chat ! Un gros chat ! Son pelage était d'un brun pâle, légèrement dominé par le gris. Il avait une tête ronde surmontée d'oreilles courtes, triangulaires. La pointe de chaque oreille se terminait par une longue touffe serrée de poils noirs. La poitrine du chat était blanche, ses longs membres se terminaient par de grosses pattes velues.

" Bien sûr! conclut Claude. Il s'agit d'un lynx! Un lynx? "  

Le félin regarda vers l'endroit où s'était enfui le lièvre. Sa vue aiguisée ne lui permit pas de rejoindre le pelage blanc de sa proie. Il huma l'air mais son flair, médiocre, ne repéra aucune odeur se rapprochant de celle de son dîner. Par contre, une bouffée de vent survenue une seconde auparavant, lui avait appris qu'il n'était pas seul dans les parages. Il porta un regard méfiant vers la bécosse, puis sur la demie-lune. Ses yeux captèrent une autre paire d'yeux.

L'odeur de la bécosse puis celle de l'adolescent, lui parvinrent soudain, nauséabondes. Il se mit sur la défensive, tous sens en alerte. Il entendit alors un souffle, une respiration. Une odeur de peur se dégageait de cet orifice.

Dépité, le lynx abandonna la chasse. Sa poursuite avait duré toute la nuit. Il était fourbu, presqu'à la limite de ses forces, l'endurance n'étant pas dans sa nature. Il venait de parcourir plus de cinq kilomètres et il s'était repris plusieurs fois afin de capturer le lièvre. Ces derniers temps, il s'était affaibli, il n'avait pas pu se nourrir... Encore une fois, un matin de plus, il ne mangerait pas. La cause de son malheur, en ce matin d'hiver, était cet humain.

Offusqué, il émit un miaulement rageur à l'endroit de la bécosse et se poussa hors du lieu malsain.

Claude vit le lynx s'éloigner dans un dernier bond, sous le couvert d'un groupe de sapins.

Il remonta ses pantalons, s'empara de ses béquilles et sortit au grand jour. Il remarqua immédiatement les empreintes laissées par le grand chat, le lièvre, à quelques mètres seulement de la bécosse. Les traces d'un tueur et d'une victime... Le lièvre avait échappé de justesse aux crocs du prédateur.

" Moi aussi, je suis un tueur. "

Penché sur la piste du lynx, il avoua: "Mais l'animal, lui, tue pour se nourrir, pour survivre..."

Il réalisa, avec une acuité déconcertante, que son meurtre à lui, avait été un meurtre gratuit. Dans son cas, rien n'avait réellement justifié l'acte sauf, peut-être, le fait d'avoir voulu évité une correction à sa mère; il n'avait pas voulu que sa mère soit battue, il n'avait fait qu'obéir à sa conscience. Pendant ces quelques minutes où il s'était pris pour un sauveur, au milieu de son délire, la vengeance l'avait guidée. Elle lui avait dictée la conduite à suivre. Au milieu du délire, tel un vigile, il avait nettoyé le monde d'une plaie, accomplissant son rôle sans réfléchir aux conséquences de son geste. Et pour éviter les foudres de la raison, il avait quitté la société des hommes.

Il avait préféré sa vérité à celle du monde. Il s'était enfui parce que quelque part en lui il avait su son tort. Ne désirant pas se soumettre à un châtiment méritoire, sa lâcheté l'avait conduit ici, en cette forêt, à l'abri de la pénitence. Maintenant, il se rendait à l'évidence. Dégoûté de lui-même, il leva la tête et suivit du regard les traces du prédateur. Le lynx, lui, n'avait rien à se reprocher. Il ne faisait que suivre son instinct, il ne pouvait résister à cette impulsion. C'était une bête. Il lui fallait assurer sa survie, alors il chassait. L'objectivité, heureusement, ne faisait guère parti de son entendement. Il pouvait donc continuer à tuer, sans connaître la nécessité de se morfondre devant les carcasses de ses victimes.

Claude se morfondait, sa conscience lui rappelait le crime, il revivait l'atrocité du meurtre. Il soupira lourdement. Misérable, il reprit le sentier menant à la cabane. Il traversa la distance le séparant de cette autre réalité qu'était l'ermite, seule autre personne à pouvoir le juger.

"Le passé finit toujours par nous rejoindre." songea-t-il, à l'idée de retrouver le vieillard. Quelques minutes plus tard, il se laissait tombé au seuil des marches de la véranda. Affalé sur l'escalier, exténué, il plaça ses béquilles tout près, un soupir au bord des lèvres.

"Crôôôaaaaa."

L'oiseau se balançait d'une patte à l'autre, à quelques mètres de ses pieds. C'était Jack, l'oiseau de Bertrand, le charognard. Claude fit une grimace. Il ressemblait à ce volatile. Il empoigna ses béquilles, révolté, découragé aussi, puis il se remit péniblement debout pour rejoindre l'intérieur de la cabane.

Ses yeux tombèrent tout de suite sur le fusil de l'ermite. Il était pendu au mur, à la gauche du poêle. Claude se précipita sur l'arme, vérifia si elle était chargée, puis s'en retourna sur la véranda. L'oiseau était toujours là, abruti, à danser sur la neige. Levant le fusil, les aisselles bien appuyées sur ses béquilles, il pointa le canon en direction de Sam.

"Hé! Mais qu'est-ce que tu fais là, pour l'amour du ciel?

Claude pointa involontairement le canon du fusil sur Bertrand.

- Baisse ça! fit ce dernier, d'une voix impérative. Il s'avança vers Claude, le regard chargé de colère. T'es fou ou quoi? Qui t'a donné la permission de toucher à mon fusil?

Il avait crié cela au visage de Claude, tandis qu'il lui avait arrachée l'arme des mains.

- C't'oiseau, il ne t'a rien fait, à ce que je sache! Pourquoi tu veux le tuer? Bertrand s'avança d'un autre pas et se retrouva au-dessus de Claude. Ils étaient maintenant nez à nez. Effrayé, Claude recula contre le pan du mur principal de la cabane.

Il regarda d'abord le fusil, ensuite l'ermite, puis répondit:

- C'est rien qu'un oiseau."

Bertrand bouillait. Toutefois, il réussit à se contenir, il supplia même l'adolescent du regard. Puis, son visage redevint dur et froid. "Et ton père, c'était rien que ton père, je suppose?

- Non. Mon père, c'était mon père." Claude détourna le regard, incapable de soutenir la logique implacable du vieil homme. Mais il n'était pas un tueur; cela, il le savait. Ses yeux se posèrent sur Jack. Le grand corbeau s'était réfugié derrière Bertrand. "Je m'excuse..." dit-il, embarrassé.

Il se sentait absolument méprisable. Il se voyait si ridicule qu'il aurait voulu être six pieds sous terre. Il baissa les yeux.

- Ça va, ça va. J'accepte tes excuses. Mais que je ne te revois plus jamais menacer cet oiseau ou te servir de ce fusil! adjugea Bertrand. En passant, c'est grâce à lui si je t'ai trouvé l'autre jour. Tu devrais le remercier au lieu de chercher à l'abattre! Je l'ai sauvé, il y a un an, d'une mort certaine. Comme toi! Alors, agissez copain-copain, merde! Mon fusil, c'est pour me défendre en cas de danger. J'ai pas eu à m'en servir depuis que je suis ici et j'entends bien que ça reste de même, comprends-tu ce que je te dis? Comprends-tu?

- Oui, monsieur.

- Bon... à cette heure, dis-moi ce que tu faisais dehors. T'as pas peur de prendre une grippe, habillé comme ça? questionna Bertrand.

Il lorgnait du côté des vêtements de l'adolescent. Celui-ci ne portait qu'un léger chandail sur des jeans rapiécés. Des frissons s'étaient mis à parcourir Claude au niveau des épaules.

Il dit:

- Je suis allé à la bécosse.

- À la bécosse? reprit l'ermite, décontenancé. Mais pourquoi?

- Qu'est-ce que vous croyez? Pour allez chier, ben sûr!

- Habillé comme t'es là?

- J'avais une couverture sur le dos. Claude regarda autour de lui, à l'intérieur de la cabane. Je l'ai laissé là-bas, je l'ai oublié.... Je peux aller la chercher, si vous voulez, fit Claude, vraiment gêné par l'oubli.

- Non. Laisse. Je vais y aller. Mais si t'es capable de te rendre à la bécosse, ça veut dire que t'es capable de te coucher sur la paillasse. Donc, je reprends mon lit!

- Si vous le voulez.

- Certain, que je le veux! " s'exclama Bertrand, heureux de la conclusion des événements du matin. Mais au fond de son esprit, il se promit que bientôt, une conversation sérieuse serait au menu.

Le comportement du jeune homme était vraiment anormal. Il décida que cette fois-ci il n'y aurait pas de revenez-y, toute la vérité devrait se faire jour. Ils ne vivraient plus dans ce silence gardé, au sein d'aveux réprimés à grands renforts de méfiance.

"Terminée, la confusion! On va battre le fer tandis qu'il est encore chaud." pensa aussitôt Bertrand. 

- Si tu tiens tellement à te défouler sur quelqu'un, va donc dans le bois et frappe sur un arbre. C'est ce que je faisais quand j'étais tout jeune. Puis, en son for intérieur: "Mais ça, c'était pas vraiment un comportement normal... Je lui conseille pareil! " Il reprit: Quand tu comprendras que la violence est inutile, tu t'excuseras d'avoir voulu blesser.

- Un arbre?

- Ouais, un arbre.

- Qu'est-ce que ça me donnerait, de frapper un arbre?

- Je te l'ai dit, c'est pour ton défoulement personnel. À défaut de punching-bag, ça peut faire l'affaire.

Puis, après une courte réflexion:

- Toi, bonhomme, quand t'es pas dépressif, t'es violent. T'es tellement agressif que tu veux tuer! Qu'est-ce qui est arrivé, maudit, pour que tu sois si poigné dans l'âme?" Bertrand n'attendit pas la réponse de l'adolescent.

Il préféra entrer dans la cabane pour remiser le fusil à sa place habituelle. Sans refermer la porte derrière lui, il continua son chemin vers le poêle à bois.

A califourchon sur ses jambes, il saisit une bûche et ouvrit la porte-foyer du poêle.

Il vit Claude entrer, suivit un peu plus loin de Jack.

"Vient un temps où il faut qu'une personne s'arrête pour réfléchir à sa vie et ton tour est venu de le faire, fiston.

Bertrand s'était relevé. Il avait dit ces mots en plaçant ses mains au-dessus du poêle et les frictionnaient avec minutie. Le silence de l'adolescent le poussa à étaler un peu plus sa pensée.

Le dos tourné, il affirma encore:

- Écoute, frappe un arbre pour te défouler ou prends le temps de réfléchir. Tu feras bien ce que tu veux avec mes conseils! T'es assez grand, je pense, pour décider de tes agissements.... Tout ce que je désire, c'est t'aider mon gars, rien de plus. Tu comprends, j'ai plus rien que ça à faire dans la vie: aider ceux que je peux aider."

Entre-temps, Claude s'était assis à la table. Il éprouvait de la difficulté à se concentrer sur le propos du vieil homme tellement son action de tout à l'heure le bouleversait. Il avait le sentiment d'être habité par un inconnu qui se plaisait à détruire ce qui lui restait de clairvoyance; ce qui en lui était encore sain. C'était cela: Il y avait en lui un étranger sur lequel il n'avait pas de prise. Animé de cette dernière pensée, Claude tourna son regard sur l'ermite. Se retenant à peine, il s'écria:

" Je sais pas ce que j'ai! Je le sais pas!

L'ermite se retourna enfin, regarda droit dans les yeux de Claude et vit l'inquiétude sur ses traits. Le visage entier dénotait un tourment intense.

Bertrand voulut se rapprocher de l'adolescent mais la logique l'empêcha d'ébaucher le geste de sollicitude. La compassion et la pitié ne devaient pas avoir place ici.

A présent, tout ce qui comptait vraiment, c'était l'échange:

- T'es rongé par le regret et tu ne sais plus sur quel pied danser. Tu te sens si perdu que tu ne sais plus quoi penser... et c'est pour ça que tu as l'impression de perdre les pédales. Est-ce que je me trompe?

- Non, répondit faiblement Claude, les yeux rivés à la surface de la table.

- Moi aussi, j'ai déjà eu l'impression de perdre la tête. Bertrand se tut, le temps de rejoindre la table et de s'y asseoir. Il reprit, après un moment:

- J'avais huit, neuf ans, je sais plus. Tout ça, c'est si loin. Je restais à Saint-Romuald, près de Québec, tout près du fleuve. L'hiver, on avait l'habitude de nous rendre au fleuve pour jouer aux esquimaux. Oui, pour jouer aux esquimaux. On s'imaginait qu'on était au pôle Nord, on était des chasseurs de phoque. Tu as un problème avec ça? demanda Bertrand, voyant l'air ahuri de Claude. Les chasseurs de phoques, avec des harpons, sur le bord d'un trou de phoques, on attend que le phoque remonte et tout et tout! Claude fit oui de la tête. Bertrand poursuivit, cette fois calmement: Mon ami s'est noyé, à cause de moi. Un grand moment de silence accompagna cet aveu. Bertrand termina: Il était par-dessus le trou, il regardait l'eau. J'ai poussé Marcel en pensant qu'il retomberait de l'autre côté du trou. Il est retombé de l'autre côté oui, mais la glace a cassée. Marcel est disparu sous la glace et moi, moi je me suis retrouvé tout seul sur le fleuve. J'ai eu beau crié: "Marcel! Marcel!" Il était déjà trop tard. Le courant avait eu le temps de l'emmener loin du trou. Je le vois encore en train de disparaître sous la glace... Quand je me suis aperçu que mon ami, je ne le reverrais plus jamais, je me suis mis à pleurer comme un veau. Je voulais pas le croire mais en même temps je savais qu'il ne reviendrait pas. Je savais que je ne le reverrais plus. La police est arrivée, et puis mes parents... J'ai été des années à me sentir coupable d'avoir fait ça. Même si le monde autour de moi cherchait à me réconforter en me disant que c'était pas réellement de ma faute si mon ami était mort, moi je continuais à penser que si ça avait pas été de mon insouciance, Marcel serait encore vivant. Marcel, c'était mon meilleur ami."

Bertrand ferma les yeux puis exhala un long soupir, la réminiscence trop forte, le poussant à rejeter la boule qui nouait maintenant sa gorge, l'évocation de la noyade étant encore pénible à supporter. Il leva les yeux sur Claude.

Leurs regards se rencontrèrent puis se jetèrent ailleurs. Claude, ému, trouva quand même les mots pour dire:

" Vous sentez-vous encore coupable maintenant?

- Non. C'est mon fils qui m'as fait réaliser. Il avait ton âge, je crois. Quinze ans. Il m'a fait comprendre que le passé, il fallait le regarder en face. J'ai compris que si je voulais me retrouver bien dans ma peau un jour, je devais accepter ce qui était arrivé et vivre avec ça jusqu'à la fin de mes jours. J'avais cinquante ans, dans ce temps-là! Imagine! Un adolescent qui me disait comment vivre! Il m'a expliqué que le destin avait décidé des événements ce jour-là. Tout, finalement, n'était pas de ma faute. Ça a été comme un baume sur mon existence. J'ai cru à ce qu'il m'a dit et j'ai cessé de me sentir coupable... J'accepte, maintenant. C'est tout.

- Et c'est pourquoi vous m'aider." fit Claude.

L'histoire du vieillard l'avait amené à se rapprocher davantage de ce dernier. Il avait, au fur et à mesure du discours de l'homme, abaissé le mur qu'il s'était construit et il l'avait écouté, saisissant toute la portée de l'aveu entendu et se rendant compte de la futilité de sa méfiance envers l'ermite. Il décida sur le champ qu'il s'ouvrirait à l'étranger. Il se permit un sourire.

" Tu souris? demanda Bertrand, encore sous le poids du souvenir de la noyade.

- Excusez-moi. Je pensais à quelque chose.

- En tous les cas, ça fait du bien de te voir sourire.

- C'est rare que quelqu'un prend vraiment la peine de s'asseoir pour me parler. Je ne suis pas habitué à ça. À Montréal, les discussions, elles se passent entre jeunes. Les adultes, ils nous adressent pas la parole. On dirait qu'ils sont toujours occupés. Ils ont jamais le temps de s'arrêter pour nous parler.

- Là, tu généralises!

- Non! Je vous dis que c'est vrai! D'habitude, vous prenez pas le temps de nous regarder: c'est rare que vous vous arrêtez pour nous jeter un coup d'oeil.

- Tu pousses pas mal, tu crois pas ?

- C'est comme ça! Pourquoi croyez-vous qu'il y a tous ces suicides? s'écria Claude, pris par le feu de la discussion.

- L'adolescence est un moment difficile à traverser, mon gars: on a dépassé l'enfance mais on est pas encore adulte. Entre les deux, il y a tout un monde. C'est l'époque où on juge, celle où se bâtissent les valeurs, les principes. Vous vous faites une idée du monde. Chaque jour que le bon Dieu amène, vous prenez une décision sur quelque chose de bien précis. Vous critiquez et vous trouver ça normal. Et quand la remarque vous est faites, vous sautez au plafond! Imprévisibles, c'est ça le problème. Vous êtes imprévisibles. Vous êtes là à regarder la vie et vous cherchez toutes les imperfections.

- Vous vous répéter...

- Je sais de quoi je parle! J'ai eu moi aussi un fils qui m'en as fait voir de toutes les couleurs à ton âge. Bertrand ajouta: Moi, si j'ai le temps de te parler, c'est parce que j'ai rien d'autre à faire. C'est aussi simple que ça!

- Vous dites ça pour m'écoeurer?

- Oui.

- Vous êtes fatigué de parler?

- Ouais. J'ai une sieste à faire. Sur mon lit. J'attends ça depuis belle lurette!

- Je vais aller dehors juste un peu. C'est correct?

- Correct. Mais oublie la couverture, j'irai la chercher ce soir. Sors Jack aussi, je ne veux pas qu'il me vole mes affaires.

- Pourquoi vous l'appelez Jack?

- En souvenir d'un de mes potes qui travaillait en-d'sour.

- En-d'sour?

- Sous terre, dans les mines! Ouais, un gars qui se lavait jamais. Trop de pudeur, j'imagine."

- Il vole vos affaires? s'enquit Claude.

- Oui! Bonne nuit!

- D'accord. Faites de bons rêves.

- C'est ça, c'est ça..."

Bertrand s'étendit sur le lit. Claude referma la porte, poussant Jack du bout des pieds.

Fermant les yeux, l'ermite prit plaisir à se retrouver dans le confort du matelas. Il entendit la porte se refermer sur ses gonds. Jack émit un croassement lointain puis le silence revint s'installer dans la cabane. Bertrand s'endormit. Le contact avait été rétabli avec l'adolescent.

 

              * * *

 

 

Prochain chapitre :  Je ne veux pas mourir