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Je ne veux pas mourir

 

 

«À la tienne!

- À la vôtre!» répliqua Claude, portant son verre à la rencontre de celui de Bertrand, levé au-dessus de la table. Les verres s'entrechoquèrent avec une résonance cristalline dans la pièce éclairée d'une lanterne généreuse et réconfortante.

Ils avaient assister au coucher de l'astre diurne puis ils étaient rentrés, satisfaits, le soleil s'étant caché entièrement derrière la montagne. Presque quatre longues heures s'étaient écoulées... Dehors, la neige tombait doucement. De gros flocons venaient s'abattre sur la fenêtre, pour fondre à son contact. C'était un soir d'hiver comme tant d'autres, privé de bruits et comblé de silences.

 

Le pays, depuis trois jours, se recouvrait de neige. Et l'avalanche ne semblait pas vouloir diminuer en intensité. Comme si, maintenue au ciel, elle s'était gonflée à un point tel qu'il lui était devenu impossible de résister à l'appel du sol terrestre. Noël était arrivé, revêtu d'une cape blanche, avec une foule de souvenirs en guise de cadeaux. Ils fêtaient la venue de l'enfant, de Jésus, comme leurs parents avant eux; la tradition, le soir de Sa naissance, voulait qu'on soit heureux et c'était ce que les deux hommes faisaient. A présent, ils fêtaient la messe de minuit, ils chantaient les chansons d'hier et d'aujourd'hui, ils se plaisaient à faire rejaillir de leurs passés d'autres Noël vécus autour du sapin, souligné de rires et de joies presque oubliées. Tandis que la neige continuait à se décharger, elle, toute molle, discrète, ils fêtaient. Dans quelques jours, ils seraient isolés, définitivement coupés du reste de la civilisation.

 

«Je n'aurais jamais pensé que vous gardiez du rhum dehors! fit Claude, terminant son énième verre. Vous, quand vous êtes décidé à surprendre quelqu'un, vous faites ça en grand!

- Un homme a ses défauts, mon homme. Il faut savoir quoi aimer et quoi ne pas aimer. Moi, j'aime le fort, mais j'y touche pas plus que ça. Crois-mois. Je le sors juste pour le temps des fêtes. Une bouteille par année, c'est tout ce que ça prend! Et c"est comme tu dis, le fort était dehors. Tu sauras, mon gars, que le fort ça meurt pas. Ça a du chien, du fort! Ça gèle pas. Mais ça saoule, par exemple. Ah, ça, pour saouler, ça saoule!

Bertrand se hissa les deux coudes sur la table, jeta un regard vers la fenêtre puis baissa les yeux sur la bouteille de rhum. Le souvenir du décès de sa femme étant trop ancré en lui pour disparaître sous l'effet éphémère de la boisson.

«Tu vas trouver ça niaiseux Claude, mais chaque fois que je regarde une bouteille, je pense à ma femme. C'est stupide, han?»

Claude regarda le visage de l'ermite. Il semblait plus fatigué qu'à l'accoutumée. Les pommettes étaient pâles, les joues légèrement blanches tombaient flasques, vidées de leur jeunesse. Il y avait en l'homme une immense tristesse, il semblait ployer sous un grand lot de souffrances. Vieillir signifiait-il souffrir? se demanda Claude. L'ermite détourna le regard. Claude le vit se tourner vers la fenêtre, perdu dans ses pensées. Il évoqua la femme dont l'ermite avait parlé, un instant plus tôt, et il songea à sa mère, cette femme qu'il ne reverrait peut-être plus jamais.

«Ça va, Claude? s'enquit Bertrand, revenu à la réalité.

- Non, oui. Je ne sais pas. Je m'ennuie de ma blonde, de ma petite soeur, de ma mère...

- De tout le monde, quoi?

- Ouais.

- Fais-toi-z-en pas, ça fait rien que commencer.

- Qu'est-ce que vous voulez dire? Je comprends pas.

- La solitude est une amie avec laquelle il n'est pas facile de vivre. Mais c'est ce que tu as choisi. Il va falloir que tu endure, jeune homme...

Bertrand se servit une autre rasade de rhum. Claude demeura silencieux. En fin de compte, ce premier Noël sans famille s'avérait plus ardu qu'il ne l'aurait cru.

Tant de choses avaient changées sa vie.

- Et vous, pourquoi restez-vous tout seul dans le bois? Franchement, vous trouvez pas ça dangereux, à votre âge? demanda-t-il, à brûle-pourpoint. Il ne voulait pas demeurer le centre de la conversation.

- Moi, j'ai vécu toute ma vie seul. Et puis, que je sois à Montréal ou ici, où est la différence? C'est aussi dangereux là-bas qu'ici, tu ne me diras pas le contraire, c'est certain. En tous les cas, oui c'est vrai, il y a eu mon fils. J'étais pas complètement seul. Ma femme aussi...

- Vous auriez pu vous remarier, avoir d'autres enfants, je sais pas, moi. Vous auriez pu avoir une autre famille, avoir des amis.

-J'ai pas besoin d'ami, je suis bien comme je suis...

- C'est pas normal, ça!

- Quoi?

- Ce qui est important, c'est la famille, c'est travailler, c'est avoir des amis! rétorqua Claude. Il était au-dessus de la table, les deux mains appuyées sur le meuble, et regardait Bertrand comme s'il se fut s'agit d'un fou.

- Bien voyons! Je le sais ça, que c'est important. Pour qui tu me prends? J'ai eu une famille, j'ai travaillé! J'ai eu des amis aussi, j'en ai encore.

- Alors, pourquoi?

- Pourquoi, quoi?

- Bien, pourquoi restez-vous ici, dans ce trou?

- Ce trou, comme tu dis, c'est mon havre de paix. Ici, au moins, je peux penser en toute liberté. Je sais qu'il n'y aura pas personne pour me déranger si j'en ai pas envie. À part ça, c'est un choix que j'ai fait. Un choix de vie. Appelle ça comme tu veux, moi, je me comprends.

- Vous avez sûrement une autre raison! Je peux pas croire qu'un homme choisisse ce genre de vie-là! Il y a tellement de choses à voir dans le monde.

- Ce qu'il y avait à voir, je l'ai vu dans mes livres. Grâce à eux, j'ai fait bien plus de millage que bien du monde! Bertrand versa une fois encore du rhum dans son verre, puis subitement, déclama:

«D'où viens-tu?

Et Job de répondre : De parcourir la Terre.

Qu'y as-tu vu?

La misère des hommes.»

 

Les yeux du vieillard se posèrent à nouveau sur Claude. Son regard souriait de l'incompréhension de l'adolescent.

- Oui, bon. Mais pourquoi vous ne me dites pas la vraie raison?

- Je pourrais te répondre que c'est pas de tes affaires mais étant donné que je sais vivre, je vais te le dire. T'as vu juste, il y a d'autres raisons qui m'ont poussé à venir m'installer ici. Laisse-moi expliquer : la première, c'est qu'au lac Beauchastel, je pouvais plus vivre en paix. Trop de bruits. Les voisins, il y en avait de plus en plus, j'ai pas pu endurer de me faire enlever mon silence.

- La deuxième raison, la vraie raison, c'est que j'étais écoeuré de voir que les choses avançaient à rien. Vois-tu, j'ai toujours espéré que le monde changerait un jour, qu'il serait meilleur. Bizarre, hein? Qu'est-ce que tu veux, je suis un idéaliste. C'est pas de ma faute, c'est dans moi. Je voulais que tout ce qu'il y avait de mal sur cette Terre, nous quitte... Tu peux hausser le sourcil, ça ne me dérange pas un pli. Un moment donné, j'ai cru que ça y était pour de bon. La dictature, le communisme, le mur de Berlin, toute cette belle cochonnerie disparaissait! Enfin, la démocratie faisait un bond en avant. Les droits de l'homme allaient prévaloir ! On était enfin sur la bonne voie! Bonheur! Bonheur!

- Vous êtes fou!

- Oui, je le sais... Il n'y avait plus rien qu'un «hic» pour me rendre complètement heureux: l'indépendance du Québec.

- L'indépendance du Québec? Qu'est-ce que ça vient faire ici, en plein soir de Noël?

- Arrête de répéter tout ce que je dis, tu m'énerves! Bertrand se leva, exaspéré par l'incompréhension de l'adolescent.

- Je voulais que ça se fasse au plus sacrant! Je voulais voir le peuple retrouver sa fierté. Si on a perdu la bataille des plaines d'Abraham, à Québec, c'est pas parce qu'on n'était pas des hommes! Non, le jeune. Le courage, la volonté était là! Si on a perdu cette bataille-là, c'est parce que les anglais étaient deux fois, trois fois plus nombreux que nous autres. Un point c'est tout. La France, elle, avait jugé bon de nous laisser seuls avec nos problèmes. La France, elle, nous laissait à l'Angleterre. Elle voyait à ses intérêts, vois-tu? Vois-tu? Bertrand était devenu tout rouge. Sais-tu ce que nous a rapporté, à nous autres, les petits cons de la Nouvelle-France? De la merde, bâtard. Rien que de la merde! Excuse l'expression... Nous, depuis ce temps-là, on est resté avec un gros sentiment de culpabilité. Non seulement on subissait la défaite, il fallait que la sacro-sainte Église nous bâillonne: faites des petits, faites des petits, qu'elle disait! Ajoute à tout ça Duplessis et voilà! On était né pour un petit pain, maudit. On a dû enduré dans le silence pendant des années! Mais voilà pas longtemps, on avait retrouvé le goût de vivre. Oui, monsieur... René Lévesque est venu nous dire qu'il se souvenait et qu'il voulait la liberté, la fierté pour le peuple. Il y a eu un référendum. Ça a tombé sur le cul. René Lévesque est mort sans avoir vu son rêve, mon rêve, se réaliser. J'ai foutu ma radio dans les poubelles quand j'ai su que le Canada ferait tout pour que ça ne se réalise pas. Un peu normal si on pense qu'il a toujours eu le gros bout du bâton et qu'il y a cette maudite mentalité anglophone pour nous empêcher de respirer. Quoi? Qu'est-ce qu'il y a? Vous êtes pas bien avec nous autres? J'en ai eu ma claque de la politique, j'ai foutu le camps. La réalité valait plus la peine d'être vécue. Pas pour moi, en tous cas. Ça fait que là, je me suis isolé dans le bois. Plus de conneries, maudit qu'on est bien!

- Tout ça, à cause de la politique?» fit Claude, éberlué par ce qu'il venait d'entendre. Déménager en pleine forêt, à cet âge, pour une raison aussi ridicule, n'avait pas de sens. La boisson aidant, Claude affirma: «Il faut être con pour faire un move comme ça.

- Con? Moi? Peut-être... Mais au moins je suis bien dans ma peau, moi! répliqua subitement Bertrand. Il s'était égaré mais il se reprenait maintenant.

- Moi aussi, je suis bien dans ma peau! se défendit Claude.

- Mon cul, oui.

- Pourquoi vous dites ça? J'ai pas le droit d'être bien dans ma peau?

- Après ce que t'as fait, si tu considères ça normal de tuer son propre père, tu peux être bien avec toi-même?» lança Bertrand, un regard froid sur les traits.

 

Claude déglutit. Cette façon qu'avait eu le vieillard de le pointer du doigt au moment où il s'y attendait le moins, lui avait fait perdre le goût de répondre. Jusqu'à maintenant, la nécessité de répliquer à ces attaques verbales ne s'était pas justifiée; jusqu'à maintenant, elles avaient été indirectes. Mais, il le savait, il méritait ces remarques acerbes. Chaque fois q'une accusation était portée, cela l'avait invariablement ramené aux scènes qui l'avaient poussé à fuir. Chaque fois, la détresse et l'angoisse s'emparaient de lui pendant plusieurs heures. Puis, finalement, l'assurance revenait, hésitante certes, mais elle revenait.

Il répondit:

«Laissez-moi tranquille avec ça. J'ai bien assez de vivre avec ce que j'ai fait sans avoir à me le faire remettre sur le nez à tout bout de champ!» Sa voix avait été faible, sans conviction. Il porta le verre de rhum à ses lèvres et but tout le contenu d'un trait. Son estomac faillit se retourner, la force de l'alcool étant par trop puissante pour son jeune âge.

Il réussit tout de même à ne pas montrer le combat qui se livrait dans son corps.

«Tu ne te sens pas bien dans ce que tu as fait?

- Non.

- C'est une bonne chose. Alors, pourquoi veux-tu continuer à fuir?

- Je vous le répètes : je ne veux pas aller en dedans.

- À partir du moment où tu as décidé de frapper ton père, tu acceptais de devenir un hors-la-loi, un criminel! lâcha Bertrand. Maintenant, il en était certain, il aurait toute l'attention de l'adolescent. T'as juste quinze ans, maudit! Il s'arrêta, le temps de prendre une gorgée de rhum, question aussi d'humecter ses lèvres asséchées, puis il reprit avec plus de fougue : Tu as toute une vie devant toi! Comment peux-tu penser que tu vas pouvoir rester fugitif aussi longtemps?

- Je m'arrangerai bien avec mes problèmes! s'écria Claude. J'ai pas besoin de vous! Et, encore plus violemment : Foutez-moi la paix!

Il se leva de table et saisit la béquille. Puis, il marcha jusqu'à la porte, l'ouvrit et sortit. Bertrand le suivit du regard et haussa les épaules.

Il considéra avoir provoqué un questionnement chez l'adolescent, et bien que ce dernier ait encore une fois choisi de ne pas écouter, il savait que la discussion avait porté fruit. Cependant, elle était loin d'être terminée.

Tout n'avait pas été dit, il faudrait poursuivre le dialogue. S'il n'avait pu se rendre au bout de son raisonnement, il avait quand même des solutions à proposer au jeune homme.

Mais, tant que celui-ci se refuserait à une ouverture d'esprit, il lui faudrait user de patience. «Foncer ou attendre?» se demanda-t-il. À la réflexion, il ne pouvait se permettre l'attente. Il avait voulu la confrontation et il avait provoqué un conflit. Une telle situation ne pouvait perdurer. Car, plus le temps passerait, moins ils auraient de chances de renouer le dialogue. L'adolescent était trop sur les nerfs, il s'éloignerait et se fermerait définitivement à toute logique.

«Non, c'est maintenant ou jamais», conclu Bertrand. Assis à la table, devant son verre qu'il ne désirait plus, il attendit le retour de Claude.

 

*

 

Claude bouillait de colère. Une question revenait sans cesse dans son esprit embué de boisson. Pour qui donc se prenait ce bonhomme? Il n'avait pas le droit de lui parler de la sorte. Nul n'avait le pouvoir de le pousser à bout ainsi! Il n'avait pas à écouter les propos d'une personne qui ne connaissait en vérité rien de lui.

«De quoi se mêle-t-il? Je ne lui ai rien demandé, à ce que je sache!» se dit-t-il, hors de lui. «Il faudrait que je me pousse loin d'ici. Il faudrait que je foute le camp de cette maudite place! » Il regarda la forêt à travers le rideau blanchâtre de la neige se déversant, paisible. Elle se dressait, noire, imperturbable et menaçante malgré son immobilité, son silence. «C'est pas le temps de partir, songea-t-il. Pas encore... Il faut que je sois en forme avant de faire quoi que ce soit. Oui, c'est ça : attendre. Il faut attendre.»

Debout sur la véranda, dans le froid qui sévissait et cette neige qui s'acharnait à mouiller son visage, il retrouva un peu de bon sens. Sa lucidité lui dictait de ne rien faire tout de suite et c'est ce qu'il ferait... C'est ce qui l'incita à revenir à l'intérieur de la cabane. Il savait que n'étant pas le maître des lieux, il devrait se plier à la volonté de l'ermite, puisqu'il n'avait guère le choix. Il rouvrit la porte et rentra.

 

«Tu t'es calmé? demanda Bertrand, toujours assis à la table.

- Oui.

L'adolescent se dirigea vers le poêle. Le dos à Bertrand, il se réchauffa les mains. Bertrand brisa à nouveau le silence de la cabane:

- Je peux finir ce que j'avais commencé à te dire?

- ....

- Je voudrais seulement que tu réalises qu'il te reste à peu près, cinquante ou soixante ans à vivre. Tu ne peux pas vivre tout ce temps-là avec la pensée que tu vas fuir? Tu as tué ton père. A l'heure actuelle, tous les postes de police de la province sont à tes trousses. Ils ont ta photo, ton âge. Je suis prêt à gager qu'ils sont au courant de la couleur de tes shorts! Ta mère leur a probablement dit tout ça le lendemain de ton départ, as-tu jamais pensé à ça?

Bertrand avait oublié son verre. il le tenait à bout de bras et le pointait vers Claude. Celui-ci gardait le dos tourné vers le poêle, apparemment détaché de ce qui se disait dans la cabane.

- A part ça, fit Bertrand, pour ne pas brisé le fil de ses idées, qu'est ce qui te donnes l'impression que ton père est mort? Es-tu seulement certain de l'avoir tué, le sais-tu vraiment? Tu te vois, toi, en train de fuir toute ta vie en sachant pas si oui ou non, tu es le meurtrier de ton père? En fait, Claude, c'est très simple : ou bien tu acceptes de vivre dans le remords avec la police au cul jusqu'à la fin de tes jours, ou bien tu acceptes de te livrer en tant que meurtrier et tu purges ta peine.

- Purger ma peine? Aller en prison? Jamais! fit Claude, estomaqué, en se retournant brusquement vers Bertrand. Plutôt mourir que d'avoir à vivre ça! cria-t-il encore, à bout de patience.

- Écoute, Claude. Nous savons très bien, toi et moi, que tu n'es pas quelqu'un de méchant. Les événements ont voulu que tu te retrouves dans une situation impossible et ça, c'est pas facile à supporter. Penses-tu que je ne m'en aperçois pas? Moi-même, j'aurais pas laissé faire mon père s'il avait voulu toucher à ma mère. T'as de la misère à vivre avec ce que t'as fait, tu le sais et je le sais. Je te vois pas, Claude, en train de te faire grignoter petit à petit par les regrets. T'es bien trop jeune pour mourir avec cette idée-là en tête! Le malheur attire le malheur et la peur attire d'autres peurs. C'est une vie de fou qui t'attend Claude, si tu ne fais pas tout de suite quelque chose pour t'en sortir.  Si je te conseilles de te livrer, c'est pour toi. Pour ton bien à toi. D'abord, t'as pas l'âge adulte; tu ne seras pas jugé par une cour criminelle. Ensuite, je pense que dans ton cas, il s'agit d'un homicide involontaire. Tu n'as pas réellement voulu tué ton père. Vrai ou pas vrai?

- Vrai.

- C'est une cour juvénile qui va régler ton problème, mon vieux. T'as droit à un avocat pour te défendre. C'est lui qui devra faire la démonstration de ton innocence. Donne donc une chance à la société de t'écouter, Claude. C'est tout ce qu'elle veut : t'écouter.

- Pensez-vous que j'ai pas essayé de me faire écouter? Toute ma vie, j'ai espéré qu'on m'écouterait! Il n'y a jamais eu personne pour m'écouter. Je ne voulais pourtant pas grand chose : je voulais seulement qu'on m'écoute deux minutes! Mon père, ma mère, mes chums, personne ne m'écoute! Comment voulez-vous que je fasse confiance? Je voulais le dire au monde entier que mon père battait ma mère! J'ai voulu le crier sur tous les toits de la ville, mais tout le monde avait quelque chose à faire. Personne, je vous le dit, personne avait le temps de m'écouter! Ma blonde elle, savait ce qui se passait chez-nous. Mais que vouliez-vous qu'elle fasse? qu'elle aille le dire à la police? Même la police est trop occupée pour écouter les gens.

- Oh, t'en fais pas avec ça, ils écouteraient. Attentivement, très attentivement... Et toi, Claude? Est-ce que ton père t'a battu? s'enquit Bertrand.

L'adolescent prit le temps de retourner s'asseoir à la table avant de répondre :

- Ouais, mon père m'a battu. Mais j'ai toujours été capable de régler mes problèmes. Moi, ce qui me faisait mal, vraiment mal, c'était quand mon père voulait battre ma mère. Des fois, il la battait sans savoir pourquoi il la battait. En dernier, on aurait dit qu'il la frappait par habitude tellement c'était devenu fou dans la famille.

- Ta petite soeur, elle? Il l'a battu? questionna encore Bertrand, qui découvrait un monde auquel il n'aurait jamais songé n'eusse été de ce témoignage.

- Jamais. Pas à ma connaissance en tout cas. Je le saurais : d'habitude, elle me dit tout... Il la menaçait oui, mais il ne la touchait pas. Il n'aurait pas fallu qu'il fasse ça, je l'aurais...

- Dis-le.

- Je l'aurais... Je l'aurais tué!

- Oui, et vois-tu ce que ça a donné?

- Ça m'a rien donné, je le sais. Rien, un gros rien. Sauf que plus jamais, il va faire du mal à quelqu'un.

- C'est sûr. Mais ça aurait pu se passer autrement. La justice aurait pu s'en occuper, vous libérer toi, ta petite soeur et ta mère, elle....

- La justice, la justice! Elle est bonne à rien, votre justice! La «Justice» comme vous dites, c'est rien que bon pour les riches!

- Tu te trompes, Claude. Elle est bonne pour les pauvres aussi.

- Des conneries, oui! fit Claude en tendant la main vers la bouteille de rhum.

- C'est peut-être elle qui va te sauver.

Claude se servit, prit une gorgée et garda le silence.

- T'as peur. Je peux comprendre ça, reprit Bertrand.

- J'ai pas peur!

- Oui, t'as peur. Avoue-le. Essaie, au moins! On se sent mieux après, tu vas voir.

- C'est vrai, j'ai peur. Et puis, qu'est-ce que ça peut faire, que j'aie la chienne? C'est normal, non?

- Oui. C'est normal.

- Alors, si c'est normal, dites-moi donc pourquoi j'ai toujours le goût de partir?

- T'as envie de partir? demanda Bertrand tout bonnement.

- Je vous dérange et je le sais. Ne dites pas le contraire! Je dérange tout le monde.

- Tu déranges même Jack, fit Bertrand, laconique. Pourquoi veux-tu mourir? T'aimes pas la vie?

Claude fut stupéfait de constater la rapidité du vieillard a déceler la cause profonde de son humeur présente. Il était encore bouche bée lorsque Bertrand déclara :

- Le suicide, ça sert à rien. Le jour où j'ai perdu ma femme, j'ai voulu m'enlever la vie. Si je suis encore vivant aujourd'hui, c'est parce qu'au moment où j'allais passer à l'acte, j'ai réfléchi à ce que ma femme aurait fait si elle m'avait vu debout sur une chaise, un noeud autour du cou. Elle m'en aurait voulu le restant de sa vie. Je suis redescendu de ma chaise... La maladie me l'a arrachée; elle aurait voulu vivre. Je me suis repris. J'ai dû réapprendre à aimer la vie. Oui, la vie est injuste. Elle est souffrance, douleur. Mais elle est belle aussi; la beauté du genre humain, c'est le don qu'il a de s'adapter, de survivre à tout ce qui lui arrive. Sa force réside dans son humanité. Tant qu'il y aura de la bonté dans l'homme, il y aura une évolution. L'homme, un jour, contrôlera sa violence. Il la délaissera au profit d'une vie harmonieuse. Tout ce qui sera jugé inutile au bonheur sera délaissé...

- Des grands mots, tout ça! On dirait un prof de philosophie devenu psychiatre. À vous entendre parler, on jurerait qu'on est au paradis! s'exclama Claude, désabusé par ces mots si sérieux, si pleins d'affirmations.

- Si je rêve au paradis, c'est parce que je veux bien croire qu'un jour, après ma mort, l'harmonie va s'être installé partout sur Terre. Un rêve impossible, tu vas peut-être dire, mais un rêve qui pourrait devenir réalité.

- Je pense que vous êtes fou! rétorqua Claude, la bouche définitivement pâteuse.

- Tu me l'as dit tout à l'heure.

Le rhum empêchait Claude de voir clairement le visage de Bertrand. L'effet aphrodisiaque de la boisson lui fit pencher la tête et cligner des yeux plusieurs fois avant que l'idée qu'il voyait double se métamorphosât complètement dans son esprit. Curieusement égaré, il jeta un coup d'oeil perplexe ver l'ermite.

- Je pense que la boisson et toi, vous êtes pas amis. T'es saoul comme une botte! Viens! C'est l'heure d'aller se coucher. On reparlera de ça demain, enjoignit Bertrand, fatigué de sa journée.

- Ouais...»

 

* *

 

Le lendemain de la veille de Noël, Claude s'éveilla avec une tête de plomb et le souffle court. La boisson, visiblement, était la cause de ce mal de tête épouvantable. Ajouté à cela, le fait qu'il avait dû dormir sur une paillasse bien moins confortable que le lit douillet auquel il s'était habitué ces derniers mois, la nuit difficile qu'il avait eu, le résultat était désastreux. Se lever avec un mal de tête sans ressentir d'autres maux que ce martèlement intérieur sur les parois de son crâne, c'était pathétique! Il se sentait vider de toute émotion. Cependant, il avait aussi la nette impression de s'être détaché de plusieurs maux. Étrangement, dans la soirée, il s'était libéré de tout ce qui avait été, au cours de ces semaines d'inaction, source d'ennuis, de pensées négatives. Le poids de ses malheurs s'était comme dissout dans le dialogue qu'il avait eu avec le vieillard. Comme si tous ses problèmes avaient été transférés sur les épaules de l'homme pour le laisser lui, libre de toute angoisse.

Après tout, toute chose bien considérée, il se sentait moralement mieux dans sa peau. Physiquement, c'était l'enfer sur Terre. Assis sur la paillasse, il se prit la tête entre les mains dans l'espoir qu'à ce seul geste le martèlement cesserait.

Quand finalement, il réalisa que cela ne suffirait pas à réduire son inconfort, il se leva en tâchant de ne pas trop pencher la tête. Évitant un redoublement de coups violents à l'endroit de l'enveloppe crânienne, il réussit l'exploit de se maintenir debout et se rendit au poêle. Des tisons ardents gisaient au fond du poêle, déployant encore assez d'énergie pour permettre l'émission d'une nouvelle chaleur. Il suffisait d'ajouter le combustible. Il brassa la braise avec le tisonnier et ajouta à celle-ci quelques bûches. Il referma ensuite la porte-foyer et tendit la main vers la manette réglant l'échappée d'air; tournée à l'horizontale, elle augmenterait rapidement la chaleur du poêle. Enfin satisfait, il s'en retourna vers la paillasse. Ce n'est qu'au moment où il rejoignait le lit rudimentaire qu'il se rendit compte de l'absence de la béquille. Elle était demeurée par terre tout le temps qu'il s'était affairé au poêle!

Pour éprouver la solidité de sa jambe, il mit tout son poids sur cette dernière. Elle tint bon. Il était redevenu libre de ses mouvements. «Super!» Claude tourna sur lui-même, fit quelques pas vers Bertrand, hésita puis retourna devant la paillasse, conscient du fait que le vieil homme avait été fatigué, ces derniers jours. Ne songeant plus à exprimer son bonheur à haute voix, il roula le matelas puis ramassa sa béquille pour déposer le tout au pied du mur lui faisant face. Pendant quelques secondes, il demeura près du poêle, le dos tourné à la source de chaleur et regarda en direction de l'ermite. Celui-ci dormait à poings fermés. Le manteau de l'homme reposait sur un crochet situé à gauche de la table de chevet. Il suffisait de faire quelques pas pour s'emparer du vêtement. Sans perdre une seconde, il rejoignit le manteau, l'enfila et prit aussi les mocassins qui gisaient sur le sol, non loin.

Gagnant la porte sur la pointe des pieds, il l'ouvrit et sortit. Enfin dehors, il relâcha son souffle et laissa apparaître un sourire sur ses lèvres. Libre, enfin libre!

 

* * *

 

 

 

- 9 -

 

¡ Libertad !

 

 

Claude avait à peine effectué quelques pas sur le sol enneigé lorsque soudain, il fut assailli par les croassements de Jack. Il était apparu tout bonnement, hors des sous-bois.

Le grand corbeau se promena devant l'adolescent comme s'il avait été imbu de son superbe plumage noir et luisant. Comme si, pour quelque raison connue de lui seul, il fallait absolument observer sa danse désordonnée, coupée de sautillements gauches et sans beauté, les pattes cachées par la neige la plupart du temps, malhabiles au sein de la substance compacte et blanche.

Claude se déplaça de façon à ne pas importuner le jeu de l'oiseau. Il se retrouva près des marches de la véranda, les mains dans les poches de son jeans, un regard ennuyé sur les traits.

Malgré le fait qu'il pouvait maintenant marcher à son aise, il fonctionnait toujours au ralenti. La tête lourde, le coeur ballottant comme une chaloupe sur des eaux troubles et dangereuses, il sortit une de ses mains des poches de son jeans, se pencha et ramassa une poignée de neige. Sans plus attendre, il porta la neige à sa bouche. La substance fondit aussitôt, glissant comme le miel dans sa gorge desséchée. Il ressentit instantanément une nette amélioration de son état. Il ne lui avait fallu que de l'eau pour se sentir mieux...

L'oiseau continuait sa valse incessante. Une idée lui vint à l'esprit : il irait lui-même faire la tournée des pièges. Ainsi, Bertrand pourrait dormir tout l'avant-midi, bien au chaud dans son lit. Ces dernières semaines, Claude les avait passés à faire travailler sa jambe malade, dans l'espoir qu'un matin comme celui-ci, il se réveillerait complètement guéri et qu'enfin, il pourrait se rendre utile au vieil homme. L'occasion de passer à l'action était là, toute fraîche. Il fallait la saisir au passage. Après tout, le vieillard méritait bien ces instants de repos. Il avait tant fait pour lui...

Aussi est-ce avec un certain entrain qu'il avança dans les bois, suivi du corbeau clopinant dans la neige, et sûr que cette action serait reconnue par son hôte comme étant un élément positif dans leur relation. L'idée de cette initiative eut pour effet de minimiser son mal de tête. D'abord lentement gagné par ce nouvel enthousiasme, puis rapidement soulevé par le bonheur apporté par cette marche longuement souhaitée, il força l'allure. Bientôt, il perdit de vue le grand corbeau et se retrouva complètement seul parmi les arbres défoliés. Son mal de tête finalement le quitta.

Il put tourner son attention sur les alentours et concentrer ses pensées vers les pièges qu'il savait trouver cette direction. Mais cette marche rapide et soutenue l'amena à se fatiguer plus vite qu'il ne l'aurait cru : aussi dut-il s'arrêter au bout d'une heure. Appuyé contre un bouleau, il regarda devant lui et ne vit qu'une forêt parcourue de plusieurs sentiers. Sa vision ne lui apporta pas le réconfort de la rivière. Quelque peu déçu de n'avoir vu aucun signe pouvant lui révéler immédiatement la présence des pièges après cette longue marche, il baissa la tête. Ses yeux se posèrent sur les mocassins qu'il portait, ils étaient chauds. Ils enveloppaient bien ses pieds. Le manteau, une veste de suède frangée, était rembourré d'un matériel isolant efficace.

Il se consola en pensant qu'au moins il était protégé du froid; un froid, qui au cours des dernières minutes, s'était fait plus vif. Mais il se sentait bien et c'était ce qui importait. Son regard se porta vers les cieux. Un firmament blanc, nuancé d'un gris légèrement argenté se montra à son regard. Il lui sembla que le plafond du ciel touchait presque la cime des grandes épinettes tellement il était bas.

Pendant un long moment, il resta ainsi à fixer le ciel. Il eut une pensée pour son père : «J'ai pas fait exprès, je ne voulais pas. Tu m'y as obligé..» Il baissa les yeux, honteux... Ne sachant plus que faire, il fouilla les poches du manteau et trouva la pipe du vieillard. En tâtant l'autre poche, il découvrit une petite boîte d'allumettes. Le fourneau de la pipe avait été soigneusement bourré de tabac frais. Claude pensa que s'il allumait la pipe, il pourrait se réchauffer les mains pendant quelques minutes.

Il décida de joindre le geste à la pensée puis fit craquer une allumette. Effectivement, au bout de la troisième bouffée, ses mains se ranimèrent au contact du fourneau et le goût de reprendre la route lui revint dans les jambes. À cet instant, il songea à cette journée où il pourrait s'éloigner de ces lieux inhospitaliers, retrouver la civilisation et sa multitude de commodités. Mais d'autres préoccupations allaient surgir dans sa réflexion. Depuis le lever du jour, le temps avait été sec, froid et sans reproche. Pourtant, dans la dernière heure, l'épée de Damoclès avait surgi au-dessus de Claude : le ciel s'était, à son insu, assombri au point de recouvrir l'horizon complètement. La couverture céleste, bouleversée par la venue de cette obscurité singulière, avait modifié radicalement son apparence. Elle devint noire, orageuse. Le vent se leva et révéla la présence de la tempête.

Quand il vit l'imminence du danger, Claude ne songea plus qu'à une issue : retrouver la cabane le plus vite possible! Mais celle-ci était au-delà d'un long trajet, plus d'une heure de marche le séparait maintenant de la protection de l'ermitage. Il fit quelques pas sur la piste qu'il avait parcourue plus tôt, mais ses traces disparurent au bout d'une dizaine de mètres. Le vent, ici aussi, donnait un coup de balai.

A présent, la neige se précipitait allégrement dans la forêt, tournoyant sur elle-même, forçant Claude à cligner des yeux malgré son besoin de reconnaître les lieux, malgré sa volonté de trouver un endroit où se cacher, même temporairement.

Démuni devant tout ce déploiement, il voulut persévérer dans sa marche vers la maisonnette mais le temps l'obligea bientôt à se tenir immobile. Le dos courbé contre la force des éléments, il écouta le gémissement de la forêt, les sifflements frénétiques du vent à travers les arbres. Il se mit à genoux sur la neige. Au même moment, il s'aperçut qu'il tenait toujours la pipe au creux de sa main. Il la remisa dans une des poches du manteau puis la tête penchée, les yeux ouverts sous ses sourcils, il étudia sa position.

Il découvrit presque tout de suite un arbre allongé sur le sol, entouré de cèdres rampants d'un côté mais libre de toute végétation à l'avant. L'ensemble donnait l'impression d'une petite grotte nichée entre des vallons de neige. Prestement, à quatre pattes, Claude rejoignit le gîte naturel. Il s'engouffra sous l'arbre et se colla le dos contre les cèdres rampants, se tassant le plus possible sur lui-même pour se prémunir contre la tempête mais aussi afin de conserver sa chaleur. Lorsqu'il fut complètement à l'aise dans la promiscuité de son repaire et qu'il fut certain de son choix, il relâcha son souffle et songea, en colère contre lui-même : «Maudit que je suis con!»

 

*

Dans la cabane, à plus de trois kilomètres de l'endroit où Claude s'était réfugié, Bertrand se levait. Dès les premières secondes suivant son réveil, il avait su l'errance de l'adolescent. C'était en mettant pied à terre qu'il avait constaté l'absence de ses mocassins et de son manteau.

Un coup d'oeil à la fenêtre lui avait révélé l'état de la nature à l'extérieur. S'essuyant les yeux, choqué, il se rendit au poêle, l'attisa tout en maugréant l'attitude bizarre de l'adolescent puis ouvrit la porte de la cabane; il la referma aussitôt. Pestant contre le vent qui s'était engouffré, lui giflant le visage, il retourna à son lit et s'assit face à la fenêtre. «Mais qu'est-ce qu'il fout dehors?» s'indigna-t-il, à haute voix.

«Je peux pas croire qu'un petit gars intelligent comme celui-là puisse faire quelque chose d'aussi bête!» Puis il pensa : «Oh non, j'espère que c'est pas ce à quoi je pense!» Hier au soir, ils avaient parlé de suicide. «Aie-je été trop dur avec lui?» se demanda-t-il. Non. Il n'avait été ni dur, ni violent. Alors, pourquoi était-il dehors, de si bonne heure? Bertrand se retourna brusquement, chercha la paillasse et la vit, enroulée au pied du mur. La béquille était là aussi! «Mais oui, elle est là, sombre idiot! Il a pris tes mocassins, colon!» se dit-il, en questionnant du même coup le pourquoi de cette sortie si matinale.
Ce n'était pas dans les habitudes de l'adolescent : béquille ou pas. «Il est allé à la bécosse. C'est ça, c'est sûrement ça!» Puis, une autre supposition surgit : «Il aura choisi de rester dans la bécosse en attendant la fin de la tempête.» Il se leva, se rendit au poêle et mit ses mains au-dessus de celui-ci, l'air absent. En réalité, son esprit s'était mis à fonctionner rapidement, en quête de réponses. Et les questions se précipitaient l'une sur l'autre, énervantes, déraisonnables.

«Est-ce qu'il est parti depuis longtemps? Va donc savoir!» s'exclama-t-il, à voix basse. «Mais pourquoi est-il resté là-bas? Même avec mes bottes et mon manteau, il va prendre froid! Cette tempête-là, elle est du genre à s'incruster. Il va tout de même pas rester dans la bécosse jusqu'à ce qu'elle s'en aille, nom d'une pipe?» Sa pipe lui revint en mémoire. «Au moins, il a de la chaleur, fit-il, presque à l'apogée de sa hantise. Il faudrait que j'aille le chercher. Il ne peut pas rester là; ça n'a pas de bon sens!» Cette dernière pensée l'aida à surmonter ses craintes. Il suffisait d'aller le chercher.

D'un air décidé, il se mit à chercher les espadrilles du jeune homme. Il les dénicha derrière le poêle, mesura la longueur des souliers et découragé par la petitesse de ces derniers, les remit à leur place. Non dépourvu d'idées, Bertrand se propulsa vers le lit et se baissa pour ramasser une boîte gisant sous ce dernier. Puisant dans la boîte, il en retira deux paires de bas de laine qu'il enfila aussitôt, à même le sol. Deux minutes s'écoulèrent. Il se releva et agrippa la couverture de laine grise pour s'en faire une cape. Le vêtement, bien que rudimentaire, s'avérerait une protection minimale contre le froid. Puis, prenant son courage à deux mains, il sortit de la cabane.

Il y avait une accalmie; profitant de ce fait, il allongea le pas et prit le sentier de la bécosse. C'était l'hiver qui s'annonçait officiellement. Un jour de Noël. Rares avaient été les fois où tant de neige avait recouvert le pays. En fait, Bertrand se souvenait avoir vu pareil amoncellement quarante ans plus tôt, au tout début de son exil en sol abitibien. La construction d'un barrage titanesque au nord de la province, dans les terres de Rupert - constituant aujourd'hui la baie de James - au milieu de 1970 avait, peut-être, contribué à modifier considérablement le climat de la région. L'hiver était maintenant moins long, moins rude. Enfin, c'était ce que croyaient la plupart des habitants d'ici. Puisque à l'époque de la colonisation, cette région avait été reconnue comme étant essentiellement nordique, à l'image des grands froids, des grandes tourmentes. Cette journée serait ancrée dans la mémoire de Bertrand. Non pas parce que cette température inhabituelle avait lieu mais bien parce que c'était la première fois de sa vie qu'il se retrouvait dehors en plein hiver, chaussé seulement de bas, revêtu d'une couverture de l'armée, à la recherche d'un jeune adolescent en perdition.

 

Finalement, il atteignit la bécosse. Essoufflé, le vent ayant gagné en force et cinglant violemment son visage en pleurs, il cogna avec ardeur sur la porte mais en vain : elle ne s'ouvrait pas. Quelque peu surpris, il mit la main sur la poignée, tourna celle-ci puis se retrouva devant une bécosse vide!

«Mais bon sang, où est-ce qu'il est?» fit-il, entre ses dents. Il essuya ses yeux larmoyants puis investit la toilette en refermant la porte sur lui. Assis sur le banc de la bécosse, il reprit lentement son souffle tandis que son regard se portait vers l'extérieur, à travers la demie-lune pratiquée dans la porte. «Il est soit dans le cagibi, soit dans la forêt.» se dit-il, le doute sur les lèvres.

Dehors, la tempête continuait à faire des siennes, bousculant des arbres sur son passage et fouettant les conifères qui ne pouvaient que ployer sous sa puissance. Déjà, des arbres plus faibles étaient tombés; d'autres craquaient plaintivement, mélangeant leurs bruits à celui des bourrasques.

«Ce jeune-là, il n'a pas de jugeote!» jura l'ermite.

Ajustant la couverture sur ses maigres épaules, il se mit debout et se prépara mentalement à affronter la colère des cieux. Deux secondes plus tard, il reprenait le sentier, passait devant la cabane sans s'arrêter au cagibi et s'engageait sur la piste menant à la rivière. Ses pieds avaient de la difficulté à avancer tellement la neige se collait à ses bas. Il dût, à maintes reprises, dégager cette neige détestable avec ses mains. Ses doigts endoloris par le contact glacial, n'arrivaient pas à conserver assez de chaleur pour rendre à bien la tâche qu'il s'était fixé. À bout de patience, il délaissa bientôt l'idée d'avancer plus vite et adopta une allure lente mais régulière à travers les bois. «Claude!» cria-t-il, lorsqu'il fut à plus d'une demi-heure de marche de la cabane. Mais sa voix, bloquée par le vent, ne portait plus. Elle était devenue inutile. Il prit conscience de la futilité de cette recherche. Les risques de sa démarche lui sautèrent presque instamment aux yeux. Il s'arrêta dans la piste, incertain quant à l'objectivité de sa poursuite. Son regard fatigué remonta les traces laissées derrière puis revint se poser devant, vers la rivière.

Il était maintenant trop loin de la cabane pour y retourner bredouille. Retrouver l'adolescent à n'importe quel prix, au péril de sa vie, devint une nécessité. Mais auparavant, il se devait de régler le problème de la neige recouvrant ses bas de laine : il se dirigea vers un cèdre, le contourna afin d'être à l'abri du vent puis s'assit au pied du tronc de l'arbre. Quelques minutes plus tard, il avait réussi à enlever ses bas. Il se remit debout, pieds nus et se mit à les frapper contre le cèdre; peu à peu, la neige se dégagea du tissu. Il put alors en voir la couleur et satisfait, s'assit à nouveau contre l'écorce du cèdre.

Les yeux fermés, il posa les bas sur sa cuisse et se mit à masser ses pieds avec de la neige, dans le but évident de se débarrasser de l'engourdissement qui menaçait de le rendre invalide. Ses mains regagnèrent leur agilité coutumière et la friction des pieds se termina avec le sentiment qu'il fallait absolument retrouver l'adolescent. Il remit les deux paires de bas, noua la couverture à son cou et empoigna les deux autres coins de manière à ce que le haut de son corps soit en grande partie protégée, puis il reprit sa marche.

 

* *

 

«Viens!» fit Bertrand, en découvrant Claude sous un amas de cèdres rampants.

Au cours des trente dernières minutes, la tempête avait perdu son ampleur initiale.

Il avait pu s'avancer sans trop de mal sur la piste malgré le fait que ses pieds maintenant étaient insensibles à la morsure du froid. Mais cela en fait, n'était qu'une impression. Ses pieds, mouillés par les bas de laine imprégnés d'eau jusqu'à la moindre fibre, étaient engourdis à un point tel que lorsqu'il y avait contact avec le sol, il avait l'impression de marcher sur des boules. Ces derniers mètres, il avait été affreusement conscient de cet engourdissement. Faisant tout pour ne basculer ni de l'avant ni de l'arrière, il avait marché en s'agrippant d'un arbre à un autre. Puis, alors qu'il s'attardait à reprendre haleine appuyé contre un arbre, il avait aperçu une couleur beige dans la neige et avait tout de suite fait le rapprochement avec le beige de son manteau.

À cette heure, à quatre pattes sur le sol, les mains enfouies dans la neige et le visage tourné vers l'antre où se trouvait Claude, il arrivait tout juste à respirer. La fatigue marquait ses traits; sa barbe, ses sourcils et ses cheveux ne formaient plus qu'une mixture de glace mêlée de neige. Sa peau était blanche, presque bleuâtre. Mais ses yeux noirs, eux, fulminaient d'une colère bien légitime en cet instant. Il avait risqué sa vie pour ramener un jeune écervelé.

«Quoi?

- Viens, je te dis! Il n'y a pas de temps à perdre, fit Bertrand, au comble de l'exaspération. Il voulut se remettre debout mais ses pieds ne répondaient désormais plus à ses pensées. À bout de nerfs, il cria : Aide-moi à me relever!» Claude s'empressa d'acquiescer à la demande du vieillard. Il sortit de sa cachette et manoeuvra de façon à soutenir l'homme dans sa posture. Bertrand passa un bras autour des épaules du garçon et dans un souffle, l'incita à se tourner vers le nord, en direction de la cabane. «Je m'excuse! fit Claude, par-dessus le sifflement du vent.

- C'est pas le temps de parler. Il faut qu'on se grouille le cul. Sinon, tu vas te retrouver avec un glaçon sur les bras!» rétorqua hâtivement l'ermite.

 

Le trajet du retour fut moins pénible, autant pour l'homme que pour l'adolescent. Avançant dans un vent qui n'en finissait plus de changer de direction, ils étaient tantôt poussés de l'avant, tantôt arrêtés mais toujours ils finissaient par reprendre le temps perdu et à se rapprocher un peu plus de la cabane. À un certain moment, tous deux perdirent pieds et se retrouvèrent sur le dos mais ils se relevèrent, anxieux de revoir le toit de la demeure et ses murs salvateurs. Conduits par cette pensée obsédante, ils furent bientôt sur les marches de la véranda. La porte s'était ouverte après le départ de Bertrand. La neige entrait à grande volée entre les claquements sporadiques de la porte, se faufilant à l'intérieur, sournoise, et se jetant sur tout ce qui se trouvait sur son passage.

 

«Ferme la maudite porte!» s'écria Bertrand, tout en atteignant la cabane. Il avait en tête de rejoindre son fauteuil et de s'y collé le derrière à jamais...

 

 

* * *

 

Prochain chapitre :  Omerta