LA RÊVASSOPHOBIE

 

 

THÉÂTRE

 

 

 

PREMIER ACTE

 

 

Sur la scène, la forme d'un côté de bateau. Au centre, si possible, un poteau faisant office de mât. Les personnages sont déjà en place. Il y a le maître du bateau, le capitaine et quatre ou cinq matelos. Une tempête fait rage autour du navire. Côté cour, à l'avant de la scène, le met- teur en scène est assis sur sa chaise, apparem ment endormi.

LE MAITRE

- Bosseman?

LE BOSSEMAN

- Me voici, maître. Où en sommes-nous?

LE MAITRE

- Bon, parlez aux matelos. Manoeuvrez rondement, ou nous courons à terre. De l'entrain! de l'entrain!

LE BOSSEMAN

- Allons, mes enfants! courage, courage, mes enfants! Vivement, vivement, vivement! Ferlez le hunier. Attention au sifflet du maître. Souffle, tempête, jusqu'à en crever si tu peux.

 

On voit le maître qui regarde au-delà de la salle comme s'il cherchait la terre à l'horizon. Les matelots courent presque sur le bateau, affrontant le vent, la mer qui s'est déchaînée. Soudain, le metteur en scène se réveille.

METTEUR EN SCENE

- Wohh, wohh!! Mais qu'est-ce que vous faites là, vous autres?

Tout le monde a cessé de bouger. Ils regardent la metteur en scène qui n'en revient pas et sont tous muets maintenant, comme figés dans leurs mouvements.

LE MAITRE

- Ben quoi? On pratique, madame la metteur en scène...

METTEUR EN SCENE

- Vous pratiquez! J'en reviens pas: Ils pratiquent! C'est bien la première fois qu'ils pratiquent! Ah oui? Et vous pratiquez quoi, au juste?

Elle se glisse jusqu'au Maître. Ils sont nez à nez.

Les matelos s'approchent, très intéressés.

LE MAITRE

- Ben, on pratique la scène I de l'acte I de la " Tempête "

METTEUR EN SCENE

- La " Tempête "!! Quelle Tempête!? J'ai pas lu La Tempête nul part dans ma vie! Etes-vous tous tomber sur la tête, ma parole? La Tempête! Ça se peut pas, ça se peut pas...

LE MAITRE

- Ben oui, madame. Vous savez, la " Tempête " de Shakespeare!

METTEUR EN SCENE

- Shakespeare?

LE MAITRE

- Ben oui: Shakespeare... Pas vrai, matelots?

LE BOSSEMAN ET LES MATELOS

- Ben oui: Shakespeare!

METTEUR EN SCÈNE

- D'accord, d'accord. J'ai compris. Mais c'était pas la Tempête qu'on jouait là, c'était l'arrivée de Jacques Cartier dans la baie des Chaleurs. Bon, on recommence, d'accord?

TOUS LES PERSONNAGES

- D'accord!

Les personnages s'installent pour le début d'une autre scène. Cette fois-ci, c'est la mi-juillet. Il fait beau et chaud. La mer est calme.

LE MAITRE  (Il est devenu Jacques Cartier.)

- C'est une belle côte, n'est-ce pas, mon ami?

 

LE BOSSEMAN

- Oui, monsieur Cartier: une bien belle côte...

Tous deux regardent au-delà des spectateurs. Jacques Cartier tend le bras vers sa gauche.

JACQUES CARTIER

- Regardez ces falaises, mon ami. Elles sont d'un rouge exquis. Jamais je n'ai posé regard sur si beau paysage. Et vous, Bosseman?

LE BOSSEMAN

- On devrait s'y installer, vous ne croyez pas?

JACQUES CARTIER

- Quel jour sommes-nous, cher ami?

LE BOSSEMAN

- Nous sommes à la fin du mois de juin, maître. Mais je n'ai aucune idée du jour exact...

JACQUES CARTIER

- Aucune importance. En quelle année sommes-nous?

LE BOSSEMAN

- Mais mon maître: en l'an 1534, bien entendu!

JACQUES CARTIER

- C'est trop tôt: le temps n'est pas encore venu de s'établir. Attendons un siècle ou deux... voulez-vous?

LE BOSSEMAN

- Si vous le dites, mon maître, si vous le dites...

JACQUES CARTIER

- Je le dis...

Mais avant que le Bosseman ne s'ouvre la bouche pour ajouter quelque chose, une demoiselle fait son apparition sur la scène.

JULIETTE

- Ahhh! Ou êtes-vous, mon gentil Roméo? Que ne ferais-je pour vous apercevoir une fois encore sous mon balcon!

Cartier et le Bosseman se retournent, ahuris et consternés devant l'apparition tandis que Roméo entre sur la scène par le côté opposé à celui de Juliette.

ROMEO

- Mais Juliette, mon amour, j'étais justement sous votre balcon. Il n'y a qu'un instant de cela... Ah, Juliette, je vous aime! Je vous aime!!

JULIETTE

- Moi aussi Roméo, je vous aime! Venez à moi, mon amour!

Roméo fait un pas vers sa Juliette quand tout d'un coup, il pense qu'il lui faut une échelle.

ROMEO

- Il me faut une échelle, mon amour!

JULIETTE

( Elle s'impatiente et pianote des doigts son joli bras.)

- Et bien, allez, allez...

 

Roméo quitte la scène. Juliette descend de sa chaise et Roméo revient avec une échelle. Sur- vient alors Robin des Bois et ses compagnons.

 

ROBIN DES BOIS

- Ah! ah! Je vous prend en flagrant délit Miryam! Vous me trompez, maintenant? Qui est donc ce gentilhomme, à votre côté?

ROMEO

- Mais qui est ce mécréant, Juliette?

ROBIN DES BOIS

- Moi!? Je suis Robin des Bois et voici mes compagnons: frère Tuck et et Petit Jean! Mais dites bonjour, mes amis. Ne soyez pas si timides!

PETIT JEAN

- Bonjour! Est-ce que vous aimez les animaux? Moi, j'adore les animaux! D'ailleurs, je suis pour la protection de la faune. Comme Brigitte Bardot, quoi! Mais vous, gente dame, j'ai bon espoir que vous n'êtes pas de celles qui adorent porter des fourrures, ce serait vraiment dommage car....

Frère Tuck intervient et coupe la parole à Petit Jean.

FRERE TUCK

- Bonjour! Est-ce qu'il y a quelque chose à manger sur votre bateau? Moi, je raffole surtout du gigot d'agneau, alors, si vous en avez dans votre cale, j'aimerais bien profiter de l'occasion... J'aime bien quand le gigot a été piqué d'ail sur tous ses côtés, c'est tellement meilleur au goût!

JULIETTE

- Ah oui!? Et bien moi, frère Tuck, je préfère quand l'ail est broyé, mélangé avec du persil, du romarin et un peu de poivre au citron. Ensuite, on enduit le gigot de ce mélange

et on le place au four. Si vous saviez comme il est alors délicieux au palais...

 

Jacques Cartier et le Bosseman n'en reviennent pas. De toute évidence, ces nouveaux personnages ne sont pas dans la bonne pièce.

 

JACQUES CARTIER

- Madame la metteur en scène! Madame la metteur en scène! Y a un problème! Venez ici, s'il vous plaît...

ROMEO

- Juliette! Vous ne m'aviez pas dit que vous aviez un autre ami? Est-ce possible? Moi qui me suis donné complètement à vous? Moi qui aurait voulu mourir pour vous!

JULIETTE

- Mais Roméo, je ne connais point ces personnages!

JACQUES CARTIER

- Madame la metteur en scène, nous avons des passagers clandestins à bord! Vous! Ne restez pas là à rien faire, Bosseman: jetez-moi ce beau monde par dessus bord, et tout de suite!

LE BOSSEMAN

- Mais ils sont armés, monsieur Cartier! Et puis, je ne peux tout simplement pas jeté une dame aussi belle, aussi élégante, aussi pure à l'eau! Non. Je refuse!

JACQUES CARTIER

- Mutinerie? Ah, c'est bien ce que je craignais depuis près de trois semaines: la mutinerie! Elle est là, à présent, devant moi, et je ne peux rien faire! Madame la metteur en scène: Au secours!

Voilà qu'entrent le capitaine Haddock et les frères Dupont.

CAPITAINE HADDOCK

- Mille milliars de mille sabords!! Que font ces Bassi-Bou-zouk sur mon navire?

PREMIER DUPONT

- Capitaine, capitaine! Calmez-vous, mon cher! Sûrement, ils ont une explication!

SECOND DUPONT

- Je dirais même plus: sûrement, ils ont une explication!

PREMIER DUPONT

- Cessez de répéter ce que je dis, collègue. C'est à ne plus s'y comprendre!!

SECOND DUPONT

- Je dirais même plus: "C'est à ne plus s'y comprendre!" Mais là n'est pas la question, cher collègue: Il s'agit de savoir si oui ou non, ces personnages ont une explication...

PREMIER DUPONT

- Que ferait donc Sherlock Holmes en pareille occasion, Watson?

SECOND DUPONT

- Je dirai même plus: "Que ferait donc Hercule Poireaut?"

CAPITAINE HADDOCK

- Mais vous êtes fous, ma parole! Arrêtez, arrêtez, je veux des réponses et tout de suite, mille millions de milles sabords!

METTEUR EN SCENE

- Qu'est-ce qui se passe ici? Qu'est-ce qui se passe?

Elle regarde Robin des Bois, ses amis, Roméo et Juliette, le capitaine Haddock et les frères Dupont. Mais qui êtes-vous?

 

TOUS LES PERSONNAGES

(Sauf Jacques Cartier et le Bosseman.)

- Nous?

METTEUR EN SCENE

- Oui, vous! Que faites-vous sur mon bateau? Ou plutôt, que faites-vous sur les planches de mon théâtre? Encore mieux: que faites-vous dans ma tête?

A ce moment-ci, tous les personnages entourent le metteur en scène et se mettent à parler en même temps, en gesticulant.

C'est à cet instant qu'un noir se produit sur la scène. Fin du premier acte.

On enlèvera le décor du bateau. La scène deviendra une classe d'école.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

ACTE II

 

Lorsque les lumières reviennent, trois ou quatre comédiens(es) auront amenés des chaises sur la scène et y seront assis. La metteur en scène sera debout, face à ses élèves et portera encore ses vêtements de la scène précédente. Elle est devenu un professeur d'école. Derrière elle, il y a un tableau noir.

PREMIER ELEVE

- Madame la maîtresse? Madame la maîtresse? Qu'est-ce que vous avez?

Celle-ci se tient la tête avec ses deux mains. Elle a les yeux fermés. Elle entend la voix de l'élève, ouvre les yeux et s'aperçoit qu'elle porte toujours ses vêtements de metteur en scène. Vivement, elle s'en débarrasse.

LA MAITRESSE

- Oui, oui. Qu'est-ce que je disais, donc?

PREMIER ELEVE

- Vous parliez de Galilée, madame...

LA MAITRESSE

- Ah oui? Oui. Je disais donc que Galilée, cet homme illustre qui en 1633, déclarait à tous que c'était la Terre qui tournait autour du soleil et non le contraire, comme tous le prétendaient à cette époque....

Elle se tourne vers le tableau et commence à dessiner laborieusement le système solaire. Pendant ce temps, les élèves se mettent à se tirer des boules de papier, à grimper sur les chaises, à faire les fous, quoi! Lorsque la maîtresse se retourne, ils ont repris leurs places et sont sages comme des images.

LA MAITRESSE

- Vous saviez que la lune est le satellite naturel de la Terre, n'est-ce pas? Elle se tourne vers le tableau pour démontrer l'évolution de la lune autour de la Terre.

TOUS LES ELEVES

(Ils sont debouts et regardent au-delà de la salle.)

- O clair de la lune...

La maîtresse se retourne. Les élèves sont assis comme des images sages. Elle retourne alors à son tableau.

TOUS LES ELEVES

( Ils se sont levés et regardent au-delà de la salle.)

- Mon ami Pierrot...

Cette fois-ci, la maîtresse a entendu les élèves.

LA MAITRESSE

- Ça suffit! Retournez à vos chaises et que je ne vous re-prennent plus à faire les idiots dans mon dos! Bon. Où est-ce que j'en étais, donc?

PREMIER ELEVE

- Dans la lune, madame...

LA MAITRESSE

- Ah oui? Oui. C'est vrai. Je m'excuse... Vous comprenez, j'ai la tête ailleurs, de ce temps-ci... Je disais donc que la lune évoluait autour de la Terre. Dites-moi, les enfants, combien de temps prend la lune à faire le tout de notre Terre?

Tous les élèves ont la main levée sauf un, dans le fond. C'est celui-là que la maîtresse choisi.

LA MAITRESSE

(Elle a un sourire sadique sur le visage.)

- Oui, toi! Donnes-moi la réponse et que ça presse!

DERNIER ELEVE

- Ben, vingt-quatres heures, madame...

LA MAITRESSE

- Tu le savais et tu ne levais pas la main? Comment ça se fait? Dis-mois, dis-moi! Vite, vite!

DERNIER ELEVE

- Je suis fatigué, madame. J'ai le bras en compote à force de lever la main...

LA MAITRESSE

- Le bras en compote?

DERNIER ELEVE

- Oui, madame: le bras en compote. J'ai levé la main toute la semaine et vous ne me choisissiez jamais! Là, je la lève pas pis vous me criez après!

LA MAITRESSE

(En criant)

- Moi? Crier? Je ne crie jamais! Jamais! Vous comprenez?

TOUS LES ELEVES

- Oui, madame. On comprend!

LA MAITRESSE

(A l'endroit du dernier élève.)

- Tu m'accuse, mon enfant? On va voir ce qu'on va voir! Non! Premièrement, tu vas me dire la vérité: Pourquoi tu ne lèves pas la main? Réponds, réponds!

DERNIER ELEVE

- Ben, je vous l'ai dit, madame: j'ai le bras en compote. On est vendredi et je suis extrêmement fatigué, madame...

LA MAITRESSE

- Vendredi!

 

Elle s'arrête un instant pour regarder dans son bureau s'il y a un calendrier.

TOUS LES ELEVES

- Ben oui, madame. On est vendredi!

LA MAITRESSE

- Bon, bon... je trouves pas mon calendrier. Vous êtes bien certain qu'on est vendredi?

PREMIER ELEVE

- Oui, madame. Vendredi!

LA MAITRESSE

- Est-ce que ça se peut: vendredi! (Elle a crié " vendredi" très fort.)

Tout d'un coup, on voit apparaître un jeune noir sur la scène. Il est habillé en indigène et a des bananes dans ses mains.

 

L'INDIGENE

- Oui, m'dame? Vous m'avez appelé?

LA MAITRESSE

- Non, je vous a pas appelé! Et d'abord, qui êtes-vous, vous?

L'INDIGENE

- Moi, m'dame? Je suis Vendwedi m'dame...

 

Il se met à distribuer ses bananes aux élèves.

 

LA MAITRESSE

- Vendwedi? Vous voulez dire Vendredi, n'est-ce pas?

L'INDIGENE

- Oui m'dame: Vendwwweeediii.... C'est vous qui m'avez appelé comme ça quand je suis arrivé su' vot' île...

LE PROFESSEUR

- Mon île?

L'INDIGENE

- Oui m'dame, vot' île...

LA MAITRESSE

( En s'adressant à ses élèves.)

- Mais de quoi est-ce qu'il parle?

TOUS LES ELEVES

- Ben oui, madame: il parle de votre île...

LA MAITRESSE

- Mais c'est la folie furieuse ici! J'ai besoin de vacances. Ça à plus de bon sens!

L'INDIGENE

- Mais m'dame O'binson, vous êtes en vacances! Souvenez-vous missié, vot' bateau, il a coulé...

 

Pendant ce temps, les élèves ont repris leurs jeux. Les boules de papier font fureur!

 

LA MAITRESSE

- Robinson Crusoé!! C'est ça: Robinson Crusoé! Sachez mon jeune ami, que dans l'histoire, ce personnage était un homme!

L'INDIGENE

- Un homme! Vous vous twompez m'dame: Rappelez-vous, nous nous sommes mawiés!

LA MAITRESSE

- Mawiés! Mariés? Allez vous-en! Avant que je devienne folle!

L'INDIGENE

- Oui, m'dame. Tout de suite, m'dame.

 

L'indigène sort de la scène.

 

LA MAITRESSE

- Et vous, les enfants: reprenez vos places!

 

Les élèves se rassoient et cessent leurs jeux. Ils se lancaient les peaux de bananes ainsi que des boules de papiers.

 

PREMIER ELEVE

- Madame?

LA MAITRESSE

- Oui, mon enfant?

PREMIER ELEVE

- Est-ce qu'on peut s'en aller?

LA MAITRESSE

- Quoi? Vous en allez? La classe n'est pas terminée; j'ai d'autres choses à vous apprendre. Beaucoup, beaucoup de choses à vous apprendre!

DERNIER ELEVE

- Madame! V'là le concierge qui arrive! Est-ce qu'on peut s'en aller, maintenant?

LA MAITRESSE

- Ah! Ces enfants! Ils ne pensent qu'à la récréation. Jouer, toujours jouer! Et l'esprit alors, qu'est-ce que vous en faites, de l'esprit?

 

Le concierge entre sur la scène. Il traîne devant lui un sceau et une moppe. Il se met aussitôt à la tâche et lave le plancher de la classe.

 

LA MAITRESSE

- Qu'est-ce que vous faites ici, vous? Il n'est pas quatre heures, à ce que je sache!

PREMIER ELEVE

- La classe fini à trois heures et quart, madame.

TOUS LES ELEVES

- C'est vrai madame: à trois heures et quart!

            LA MAITRESSE

(En se tournant vers le concierge qui maintenant, est à la-ver sous ses pieds à elle.)

- Vous! Vous, est-ce que vous avez l'heure? Pourriez-vous me dire quelle heure il est?

LE CONCIERGE

- Vous donnez l'heure? Sûr que je peux vous donner l'heure, ma gentille madame. Attendez un instant, que je trouve cette sacrée montre...

 

Il fouille un bon moment dans ses vêtements puis trouve enfin l'objet de sa quête. Il sort une énorme montre de sa poche (Ça pourrait être une horloge murale). Elle indique trois heures et quart.

 

PREMIER ELEVE

- Vous voyez madame, il est trois heures et quart. Est-ce qu'on peut sortir maintenant?

LA MAITRESSE

- Oui, c'est l'évidence même. Sortez! Sortez, et que je ne vous revois plus! Non, non. Je veux dire: (Sur un ton mielleux.) à lundi et bonne fin de semaine!

TOUS LES ELEVES

- Merci madame! Bonne fin de semaine, madame!

 

C'est la débandade! Tous les élèves sortent en riant, en se chamaillant. Certains tombent par terre dans leur énervement car le plancher vient d'être lavé... et il y a des pelures de bananes. La maîtresse s'assoit sur une chaise. Elle est visiblement très fatiguée.

LE CONCIERGE

(Une fois que tous les élèves sont sortis.)

- Eh bien, madame. Vous n'êtes pas contente? La semaine est maintenant terminée...

LA MAITRESSE

- Une vraie journée de fous... une vraie journée de fous...

 

Les lumières descendent. Noir complet.

 

 

 

 

 

ACTE III

 

La maîtresse et le concierge sont seuls dans la classe. Le concierge se tient appuyé contre sa moppe et regarde au-delà de la salle tandis que la maîtresse est assise la tête entre ses mains.

LA MAITRESSE

- Je le sais pas ce que j'ai, ces derniers temps... On dirait que ma tête veut éclater, par moments...

LE CONCIERGE

(En s'adressant à la salle.)

- Moé, si j'avais sa tête, je ferais toute pour l'arracher.

LA MAITRESSE

- Quoi? M'avez-vous parlé? J'ai cru vous entendre dire quelque chose...

LE CONCIERGE

- Non, non. Je faisais juste marmonner, comme d'habitude...

 

Il se tourne vers la maîtresse et la regarde intensément.

 

LA MAITRESSE

- Ah! Excusez-moi, d'abord...

LE CONCIERGE

- Oh, excusez-vous pas! On fait tous des erreurs dans la vie, vous savez... Mais qu'est-ce que vous avez, madame? Vous semblez malade...

LA MAITRESSE

- Moi? Malade? Comment ça?

LE CONCIERGE

- Ben oui, vous avez l'air à pas bien aller. Vous avez l'air plutôt moche, à mon avis.

LA MAITRESSE

- Moi, moche? Vous avez peut-être raison, après tout. J'ai l'impression que tout va mal... J'arrive même plus à me con-centrer sur mes cours tellement ça va mal...

LE CONCIERGE

- Ah oui? Et vous savez pourquoi?

LA MAITRESSE

- Non... ou plutôt oui... Je m'en doute un peu. Je pense que je fais de la " rêvassophobie"....

LE CONCIERGE

- De la quoi?

LA MAITRESSE

- De la rêvassophobie. Il paraît que c'est une maladie très rare...

LE CONCIERGE

- Avec un nom comme ça, ça doit sûrement être rare! Et qu'est-ce que ça fait dans la vie, cette maladie là?

LA MAITRESSE

- Je le sais pas mais je m'en doute un peu. C'est tout ce que je peux vous dire...

LE CONCIERGE

- Ben voyons! Vous devez connaître les symptômes, au moins?

LA MAITRESSE

- Je pense que je le sais. Ça remonte à mon enfance. J'avais quatre ou cinq ans quand ça a commencé...

LE CONCIERGE

- Quatre ou cinq ans? C'est un peu de bonne heure, vous pensez pas?

LA MAITRESSE

- Oui. Vous avez raison. Mais il paraît que ça n'arrive qu'à ceux qui sont des génies...

LE CONCIERGE

- J'aurai bien tout entendu! Un génie! Elle est bonne celle-là!

LA MAITRESSE

- C'est à force de rêver que ça arrive, ou des cauchemars, je ne le sais pas. Vient un temps où on peut plus empêcher les rêves de devenir réalité...  Je vais vous donner un exemple: quand j'étais petite, je rêvais d'être grande. Eh bien, je suis devenu grande!

LE CONCIERGE

- C'est normal. Ça arrive à tout le monde de grandir...

LA MAITRESSE

- Oui mais moi, je suis devenu grande tout d'un coup! J'ai pensé que j'étais grande et PAF! Ça m'est arrivé!

LE CONCIERGE

- Voyonc donc, vous! Ça se peut pas, ce que vous dites là!

LA MAITRESSE

- Je vous le dis!

LE CONCIERGE

- Je vous crois pas!

LA MAITRESSE

- Je vous le jure!

LE CONCIERGE

- Ah bien, je vous crois d'abord...

LA MAITRESSE

- Tenez! Je vais vous donner un autre exemple: je vais penser à quelque chose et vous constaterez de vos yeux...

 

La maîtresse met sa tête entre ses deux mains et subitement, on entend une musique de danse. Puis, un paquet de jeunes entrent sur la scène et se mettent à danser. Ils dansent une ou deux minutes puis quittent la scène. La maîtresse ouvre enfin les yeux.

 

LE CONCIERGE

- J'aurai tout vu dans ma vie!

LA MAITRESSE

- Vous les avez vu?

LE CONCIERGE

- Oui. J'en reviens pas! Faites-le encore!

La maîtresse se referme les yeux et aussitôt, les danseurs réapparaissent. Deux minutes après, ils ont quittés la scène.

LE CONCIERGE

- Non, non. Pensez à autre chose!

La maîtresse ferme encore les yeux. Jacques Cartier apparaît avec le Bosseman. Ils se placent devant la salle et font semblant d'admirer les falaises.

JACQUES CARTIER

- Il fait chaud, n'est-ce pas?

LE BOSSEMAN

- Très chaud, monsieur Cartier.

JACQUES CARTIER

- Cette baie, nous l'appellerons la " Baie Chaleurs "...

LE BOSSEMAN

- Oui, monsieur Cartier; la " Baie Chaleurs ".

JACQUES CARTIER

- Ce sera la " Riviera " de la Nouvelle-France...

LE BOSSEMAN

- Les touristes viendront par milliers...

JACQUES CARTIER

- Et ils auront beaucoup d'enfants...

Les deux personnages cessent de parler, rêveurs.

LE CONCIERGE

- Encore!

D'autres personnages apparaissent sur la scène. Cette fois-ci, ce sont Roméo et Juliette.

ROMEO

- Qui était ce paysan, Juliette? Est-il votre nouvel amoureux?

JULIETTE

- Je vous répète que je ne le connais point! Mon amour, croyez-moi, s'il vous plaît!

ROMEO

- Mais je ne demandes que cela, ma douce amie. Voulez-vous une gomme?

JULIETTE

- Avec plaisir! Si vous saviez comme je suis heureuse avec vous...

 

Et tous deux se taisent en mâchant bruyamment leurs gommes.

 

LE CONCIERGE

- Encore, encore!

 

Robin des Bois apparaît en compagnie de ses amis.

 

ROBIN DES BOIS

- En garde! Voleur de mon amour! En garde, si vous êtes brave!

FRERE TUCK

(En se rapprochant de Juliette.)

- Mais ma belle enfant, vous n'êtes pas Miryam?

JULIETTE

- Non... et je me demande si je suis bien Juliette!

FRERE TUCK

- Voulez-vous être ma cuisinière préférée?

JULIETTE

- Ah ça, jamais! JA-MAIS!! M'entendez-vous? JA-MAIS!

 

Robin fonce sur Roméo avec son épée. D'autres amis se joignent à Roméo pour la bataille. Jacques Cartier et le Bosseman vont à la rescousse de Juliette.

 

ROMEO

- Il veut se battre, mon amour! Que dois-je faire?

JULIETTE

- Eh bien, battez-vous mon ami, battez-vous!

 

Il s'ensuit une gigantesque bataille. On entend des hurlements, des personnages tombent. C'est la folie furieuse.

 

LE CONCIERGE

- Encore, encore, encore!

 

Vendredi apparaît et se met à ramper vers le concierge pour lui offrir une banane. D'autres personnages qu'on avait pas encore vus, se promènent sur la scène.

 

VENDREDI

- Missié, missié! Tenez-vous twanquille! J'essaie de vous donner un banane. (à l'endroit du concierge.)

LE CONCIERGE

- Encore, encore, encore, encore!

 

Tout d'un coup, la maîtresse se lève et voit tous les personnages.

Elle se prend la tête entre les deux mains, tourne deux ou trois fois sur elle-même puis se lance hors de la scène en criant.

LA MAITRESSE

- Non! Non! C'est assez!

LE CONCIERGE

- Madame, madame! Revenez voyons!

 

La maîtresse revient, habillée en metteur en scène.

 

LA MAITRESSE

- Allez vous-en! Déguerpissez! Je ne veux plus vous voir!

 

Tous les personnages s'évanouissent hors de la scène.

On emporte les blessés. A présent, c'est le silence complet. Seuls la metteur en scène et le concierge sont restés.

LE CONCIERGE

- Ça va bien, madame?

LA MAITRESSE

- Oui. Je pense que oui... Est-ce qu'ils sont tous partis?

 

Le concierge regarde autour de lui.

 

LE CONCIERGE

- Oui. Ils sont tous partis, madame.

LA MAITRESSE

- Vous êtes certain?

LE CONCIERGE

- Je suis certain, madame...

 

Et la maîtresse / metteur en scène tombe évanouie sur le plancher de la scène. Les lumières descendent lentement. Noir complet.

 

 

 

 

 

ACTE IV

 

 

Lorsque les lumières s'allument, les chaises dans la classe ont été replacées correctement. Le concierge est penché sur la forme inanimée de la maîtresse.

 

LE CONCIERGE

- Madame, réveillez-vous! Ah la la, comment faire pour la réveiller?

 

Un jeune élève entre et s'approche.

 

L'ELEVE

- Est-ce qu'elle est malade?

LE CONCIERGE

- Non. Elle est seulement sans connaissance. Je ne sais pas comment la ranimer...

L'ELEVE

- Moi... je connais un truc pour la réveiller.

LE CONCIERGE

- Ah, oui? Et quel est donc ce truc, ma petite?

L'ELEVE

- Il suffit simplement de lui chuchoter dans l'oreille qu'on est lundi matin matin et que les cours ont repris. Vous verrez, elle se réveillera. La maîtresse, elle est tellement consciencieuse qu'elle ne pourra s'empêcher de se réveiller.

LE CONCIERGE

- Tu crois?

L'ELEVE

- Oui, je crois...

 

Le concierge se penche alors pour murmurer quelques mots à l'oreille de la maîtresse. Cette dernière se réveille instamment, alerte et prête à reprendre les cours.

 

LA MAITRESSE

- Je me suis évanouie, n'est-ce pas?

LE CONCIERGE

- Oui.

LA MAITRESSE

- C'est ce qui arrive quand je fais trop travailler ma cervelle... A présent, monsieur le concierge, comprenez-vous pourquoi je ne veux plus rêver debout?

LE CONCIERGE

- Ah, je comprends, je comprends, madame.

L'ELEVE

- Êtes-vous malade, madame?

LA MAITRESSE

- Oui, je crois bien que oui... Je fais de la 
" rêvassophobie ", ma jeune amie. Je passe mon temps à rêver debout et mes rêves commencent à me faire peur...

L'ELEVE

- Mais madame, c'est normal de rêver. Tout le monde rêve, même les grandes personnes!

LA MAITRESSE

- Je sais bien que tout le monde rêve, mon enfant. Mais mon problème vois-tu, c'est que ce sont mes pensées qui deviennent réelles... Dans la vie, on ne devrait avoir qu'un ou deux rêves qui se réalisent et non deux millions, comme moi!

LE CONCIERGE

- C'est vrai: trop de rêves n'aboutissent à rien; c'est comme courir deux lièvres à la fois. On fini toujours par les perdre tous les deux. Mais qu'on ait seulement qu'à penser pour que tout se réalise, vous croyez réellement que c'est un problème? Moi, je dirais plutôt que c'est un cadeau du ciel!

LA MAITRESSE

- Ah, oui? Comment ça? On voit bien que vous ne savez pas ce que c'est vous, que d'être prisonnière de la moindre de ses pensées!

LE CONCIERGE

- Il faudrait que vous vous contrôliez un peu plus... Moi, depuis toujours, je rêve d'être riche. Allez, dites-moi votre secret!

LA MAITRESSE

- Il n'y a pas de secret...

L'ELEVE

- Il n'y a pas de secret... (répète ce dernier, pensif.)

LE CONCIERGE

- Comment, pas de secret? Il doit certainement y en avoir un!

LA MAITRESSE

- C'est comme je vous disais tout à l'heure: je suis un enfant dans le corps d'une grande personne. Quand je suis devenu grande, j'étais tellement contente que j'ai oublié le secret pour redevenir petite.

L'ELEVE

- Vous êtes un enfant! Je n'en crois pas mes oreilles!

LA MAITRESSE

- Oui. C'est difficile à croire, je sais. Mais c'est la vérité... toute la vérité, rien que la vérité.

LE CONCIERGE

- Eh bien, moi, si j'étais à votre place, je serais très heureux!

LA MAITRESSE

- De quoi, d'être grande? Moi, je suis triste...

L'ELEVE

- Moi aussi, je serais triste...

LE CONCIERGE

- Bon. Ça y est: j'ai deux malades sur les bras!!

L'ELEVE

- Vous ne comprenez donc pas? Madame la maîtresse, c'est une petite fille. Mais elle est aussi une adulte, donc elle ne peut pas jouer comme nous autres, les enfants. Les adultes, il faut qu'ils soient toujours sérieux. Tout le monde sait ça... La maîtresse elle, elle ne peut pas jouer à la cachette, elle ne peut pas jouer de tours, elle ne peut pas agacer les garçons! Parce qu'elle est grande et les grands ont bien d'autres choses à faire...

LA MAITRESSE

- Quand j'étais petite, je ne pouvais pas faire ces choses.  

(Le concierge et l'élève regardent la maîtresse, figés par la surprise.) J'étais laide et très grosse. Je n'avais pas d'amies. Et puis, mes parents ne m'écoutaient pas quand je leur disais des choses sérieuses. Personne ne voulait de moi.

LE CONCIERGE

- Alors?

L'ELEVE

- Alors?

LA MAITRESSE

- Alors, j'ai appris à lire et les livres sont devenus mes amis... Dans ma tête à présent, il y a un million de personnages qui ne cherchent qu'à s'évader... C'est pour ça que je suis devenu metteur en scène dans mes rêves; pour les retenir.

LE CONCIERGE

- Et maintenant, vous ne pouvez plus les retenir...

LA MAITRESSE

- C'est ça... Mes rêves ont cessé d'être mes rêves et je suis en train de devenir folle... J'ai peur de mes pensées, je vous dis!

L'ELEVE

- C'est quand on pense trop qu'on devient malheureux... LE CONCIERGE

- C'est vrai. En plus de penser aux belles choses de la vie, on se met à penser à tout ce qui fait mal, les souffrances, la misère des hommes...

LA MAITRESSE

- C'est ça. On fini par se mettre dans la tête qu'on ne peut rien y faire et le danger, c'est que toutes les maladies du monde deviennent nos maladies. Aussi, à force de souffrir on voudrait ne plus souffrir... Pour moi, il est déjà trop tard.

 

Pendant tout ce temps, les élèves de la maîtresse étaient rassemblés à l'entrée de la classe et écoutaient attentivement.

 

L'ELEVE

- Vous souffrez beaucoup, madame?

LA MAITRESSE

- Oui, beaucoup... Tu vois, mes pensées commencent à se révolter contre tout. Vous avez vu mes personnages, concierge, ils n'étaient pas comme ça, avant...

L'ELEVE

- Il faudrait qu'il y ait de la paix dans votre tête...

LA MAITRESSE

- Je sais, mais je ne sais pas comment atteindre le milieu. Je sais bien qu'il faut accepter de souffrir et qu'il faut aussi savoir rire dans la vie, mais j'ai peur de mes pensées maintenant. Vous avez vu les personnages de mes rêves...

 

Entre-temps, le concierge s'est aperçu de la présence des autres élèves. Il y a parmi eux, des personnages qui écoutent.

 

LE CONCIERGE

- Allez-vous en! Vous n'avez pas le droit d'être ici: l'école est terminée!

LA MAITRESSE

- Non! Restez! Monsieur le concierge, il faut savoir écouter les enfants. Que disiez-vous, mes élèves?

PREMIER ELEVE

- Nous sommes prêts à être vos amis, si vous le voulez!

LA MAITRESSE

- Oui, je le veux. Mais il y a encore le problème de mes personnages... Eux, ils ne m'écoutent plus...

LE CONCIERGE

- J'ai peut-être une idée... Vous pourriez devenir une vraie metteur en scène. Il suffirait alors de conclure un pacte avec vos personnages pour qu'ils acceptent de rester dans votre tête!

LA MAITRESSE

- Et ils cesseraient aussi de tourner en rond en voulant toujours s'évader! Je pourrais peut-être leur demander de me guider quand je monterais des pièces!

L'ELEVE

- Et vous pourriez écrire des pièces pour les enfants. Ainsi, ils apprendraient tous ce que vous savez!

LA MAITRESSE

- Et j'aurais des amis! Beaucoup d'amis! Et je n'aurais plus peur de rêver!

TOUS LES COMEDIENS(ES)

- Oui, c'est ça! c'est ça!

LA MAITRESSE

- Venez à moi, mes personnages! J'ai à vous parler!

 

Et tous les personnages entrent sur la scène. Ils se rassemblent autour du professeur. Ce dernier murmure l'idée du concierge.

On entend les chuchotements, les exclamations des personnages, les rires des élèves. Subitement, tous se mettent à crier: Hourra! hourra!

 

JACQUES CARTIER

- Je suis content. J'étais fatigué de toujours crier au secours...

LE BOSSEMAN

- Et moi, c'étaient les batailles qui me rendait fou...

CAPITAINE HADDOCK

- Je n'ai plus besoin de me fâcher?

LE PREMIER DUPONT

- Non, capitaine.

LE SECOND DUPONT

- Je dirais même plus: non, capitaine.

FRERE TUCK

- Et que dites-vous du canard à l'orange?

JULIETTE

- J'adooore! Mais j'aime mieux les desserts. Comme le banana-split, par exemple!

ROMEO

- Alors, nous sommes amis?

ROBIN DES BOIS

- Oui. Nous sommes amis.

 

Ils se serrent la main.

 

PETIT JEAN

- Moi, j'aimais pas ça, me battre. J'aime bien mieux protéger mes animaux, comme Brigitte Bardot!

LA MAITRESSE

Devant les spectateurs. - Ah, que je suis heureuse!

 

Et tous le monde, sur une musique captivante, se met à danser.

 

 

 

FIN

 

 

LES PERSONNAGES

LA METTEUSE EN SCENE\ LA MAITRESSE

JACQUES CARTIER\ LE MAITRE

BOSSEMAN\ LE CAPITAINE

JULIETTE

ROMEO

ROBIN DES BOIS

FRERE TUCK

PETIT JEAN

CAPITAINE HADDOCK

LES FRERES DUPONT

PREMIER ELEVE

DERNIER ELEVE

VENDREDI

LE CONCIERGE

L'ELEVE

LES MATELOS

QUATRE ELEVES

LES DANSEURS