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Il y a de cela un millier d'années, une tragédie est survenue dans le pays de l'Abitibi-Témiscamingue.
Les habitants de cette contrée aujourd'hui, à cause de ce drame peut-être, aiment bien s'appeler des témiscabitibiens. Ils vivent en harmonie avec la nature depuis cette époque lointaine...
*
J'ai entendu pour la première fois cette histoire par la voix d'un vieux conteur. C'était dans le village de Pikogan(e), situé aux abords de la grande rivière Harricana, au coeur de l'Abitibi.
Ce soir-là, il y avait un grand feu de bois au centre de la place. Les enfants du village étaient accroupis en demi-cercle devant le brasier; ils chuchotaient et riaient comme en secret sous les regards bienveillants des parents qui se tenaient un peu à l'écart. Tous attendaient... C'était l'hiver et il faisait doux. J'étais dissimulé derrière le tronc d'une grande épinette noire et j'observais fasciné, la scène qui se déroulait maintenant sous mes yeux. Un vieillard était sorti de l'ombre de la forêt et se dirigeait à pas lents vers le feu de bois. Il paraissait grand et maigre en dépit de son dos courbé. Il s'arrêta enfin à quelques mètres des flammes. Je pus voir alors son visage ridé par le vent, brûlé par le soleil, se pencher sur la braise fumante comme pour y puiser quelque force intérieure. Un silence de plomb s'installa sur l'assemblée. On eut dis que le temps lui-même s'était figé pour toujours. Les chiens cessèrent soudainement d'aboyer.
Au bout d'un moment, le vieil homme leva ses yeux noirs, scruta le firmament constellé d'étoiles puis, d'une voix forte mais un peu chevrotante, dit:
- Écoutez-moi, enfants du peuple des Vrais Hommes car vous êtes des Anishnabek et ce que je vais vous dire vous concerne tous. Écoutez-moi bien... puisque ceci est l'histoire de Wabamoos le Sage, l'Orignal blanc.
L'étonnement se lisait sur tous les visages. Sur le mien aussi. Voyons, me dis-je, les animaux ne parlent pas! C'est connu! Mais je décidai d'attendre encore avant de porter un jugement définitif sur l'attitude du vieillard.
Il continua ainsi:
- Au tout début, avant même que l'Anishnabe n'ait foulé le sol de ce pays, vivait une petite fille du nom de Témisca. Elle habitait la Forêt Enchantée, près du Lac aux Eaux Profondes.
Un jour, Témisca était couché sur le sol et dormait la tête appuyée sur la racine crochue d'un cèdre millénaire. Elle avait sur son visage, un sourire donnant l'impression d'une quiétude doucereuse. C'était une belle journée d'automne comme tant d'autres et le soleil filtrait les branches des cèdres, cherchant à réchauffer le tapis rougeâtre de la Forêt Enchantée.
Un oiseau de petite taille vint se poser près de la figure de la petite fille. Un rouge-gorge sûrement, car il avait la gorge et la poitrine d'un rouge vif. Le corps de la fillette était immobile, ce qui énerva l'oiseau qui fit un petit saut en avant et de son aile, toucha le bout du nez de l'enfant. Il n'obtint aucune réaction, aussi décida-t-il de s'approcher un peu plus mais cette fois-ci, près de son oreille. Il avança le bec à quelques centimètres de cette dernière et lança tout d'un trait:
- Cuiiiiii!
Le cri avait été tellement strident qu'il aurait pu réveiller tous les animaux qui dormaient encore dans la forêt. Témisca sursauta, ouvrit et se frotta les yeux tandis que l'oiseau reculait, visiblement ravi.
- Oiseau! Mais que fais-tu ici? dit-elle.
Le volatile regarda en haut puis de tous les côtés à la fois et se mit à arpenter le sol gaiement.
- Cui, cui, cui... cui, cui, cui, piailla-t-il dans son discours à n'en plus finir.
- Tu peux arrêter à présent; je suis réveillée, affirma Témisca.
- Cui?
- Oui, oui. Regarde: mes yeux sont grands ouverts. Tu peux retourner nourrir ta famille tout de suite, si tu veux. Moi, J'ai beaucoup à faire aujourd'hui. Va, oiseau. Va!
Témisca se mit debout, ramena ses longs cheveux noirs derrière son dos et nettoya sa robe. Au bout d'un moment, ses yeux brillants et clairs se penchèrent sur le rouge-gorge qui était toujours là, sur le sol.
- Tu es encore ici, oiseau? Va, je te dis, va!
L'oiseau s'envola aussitôt, tourbillonna un instant autour de l'enfant puis s'en alla docilement à travers la forêt de cèdres. Des cèdres tellement tordus que certains avaient le tronc en spirales jusqu'au sommet. Aucune herbe ne tapissait le fond moussu de la forêt. Seuls quelques rocs argentés gisaient ici et là comme des statues immobiles. Une plage dorée s'étalait entre les arbres et le lac, dans toute sa majesté. Témisca posa ses jolis pieds nus sur le sable tiède et goûta un instant l'air frais du matin. Le lac était calme. Paisible. Une étendue d'eau tranquille comme un miroir qu'aucun pli ne pouvait froisser. La petite fille y pencha son visage et le miroir liqui-de lui retourna une image presque parfaite: des grands yeux en amande la regardaient silencieusement.
Au milieu de la figure ovale se trouvait un petit nez retroussé avec, en dessous, des lèvres charnues et roses qui souriaient...
* * *
Le vieux conteur se tut subitement. Il poussa un soupir profond et demanda qu'on lui apporte un banc; en l'occurrence, une bûche. Il se laissa tomber dessus, soupira une autre fois puis fixa la braise qui semblait sur le point de mourir.
Il oublia l'assemblée, les enfants, le paysage et il s'endormit, à la grande surprise de l'auditoire.
- Kitcipapa (Grand-papa)?
Un garçon s'était approché pour toucher le bras du vieil homme. Il secoua une seconde fois la manche de son manteau et dit à nouveau:
- Kitcipapa?
Le vieux conteur se réveilla sous la secousse insistante.
- Quoi? Qu'est-ce qu'il y a!? Ah, excusez-moi, mes petits. Le voyage a été long... Bon. Où en étais-je? Ah, oui!
" Témisca se regardait dans l'eau lorsqu'une bête énorme surgit à quelques mètres de l'endroit où elle se trouvait. Elle ne l'avait pas entendu venir, perdue qu'elle était dans sa contemplation. C'était un élan d'Amérique. Entièrement blanc. Mais son panache qui devait certainement avoir plus d'un mètre, était d'une couleur similaire à ses sabots: d'un brun sombre et luisant.
Les oreilles de l'animal bougèrent et se pointèrent en direction de la fillette:
- Que fais-tu là, petite Témisca? demanda-t-il intrigué, d'une voix grave.
Témisca se releva, s'approcha du roi de la forêt et tira sur la barbiche ornant le menton de la bête.
- Je t'attendais père, fit-elle toute câline.
- Ah! Je vois que tu n'as pas oublié la promesse que je t'ai faite... Eh bien, allons-y tout de suite! Il n'y a pas de temps à perdre, ajouta-t-il.
- Tu m'emmènes... Tu m'emmènes aux chutes? s'exclama-t-elle, le souffle coupé.
- Ne m'as-tu pas demander un jour, de t'y emmener? interrogea Wabamoos.
Il la dévisagea de ses petits yeux bruns, avec toute la patience d'un père attentif et reprit: "Viens, je te dis. Le temps passe..."
Tout heureuse, elle se précipita sur la masse blanche du géant, qui entre-temps s'était accroupi, s'installa derrière la bosse qui surplombait son dos et avoua:
- Je croyais que tu avais oublié, Wabamoos. S'il te plaît, pardonne-moi.
Elle se pencha sur la bosse de l'orignal et caressa sa fourrure.
- Il n'y a rien à pardonner, petite Témisca. Cramponne-toi main-tenant, je vais me lever.
Wabamoos se remit sur ses quatre pattes, huma l'air une seconde et orienta ses oreilles vers le sud. Il fallait suivre la piste qui menait au lac Kipawa. Là, ils trouveraient le lit de la rivière car c'était bien une petite rivière et non des chutes comme le croyait Témisca.
Le bruit des sabots résonna sur la piste sans âge.
Ils chevauchèrent dans une forêt de conifères et de feuillus, tous plus beaux les uns que les autres. La plupart des arbres étaient revêtus de couleurs chatoyantes: l'orange se mêlait aux jaunes et aux rouges puis aux différentes teintes de vert des sapins et des épinettes. Il en résultait un tableau multicolore, d'une chaleur fraîche et douce au regard.
L'après-midi était déjà bien amorcé lorsque enfin, ils atteignirent la source de la rivière. Wabamoos s'y arrêta. Agile, Témisca sauta à terre pour s'abreuver de l'eau claire et pure comme du cristal. Sa soif étanchée, elle invita le « moos » à en faire autant. Ce qu'il fit, bien sûr...
* * *
Le silence s'établit une fois de plus dans la grand place du village. Le voyageur sortit une pipe de la poche arrière de son pantalon, la caressa du regard puis la porta à ses lèvres parcheminées.
Accroupi près du feu en avant, il prit un tison enflammé et le posa sur le fourneau de sa pipe.
Quelques bouffées plus tard, il reprenait le fil de son histoire:
- Ce soir-là, ils couchèrent au pied d'un énorme bouleau dont les branches parvenaient presque entièrement de l'autre côté de la rivière. Sous le couvert de l'arbre, ils passèrent une bonne partie de la nuit à regarder les étoiles.
Témisca n'avait d'yeux que pour l'étoile polaire qui brillait de tous ses feux.
* * *
- Regardez, c'est l'étoile qui est la plus brillante du ciel, affirma le vieil homme, pour appuyer ses dires.
Les enfants suivirent le doigt tremblant du conteur et découvrirent une petite casserole renversée dans le firmament. Et au bout de son manche: un diamant d'un éclat éblouissant. L'étoile du Nord.
Il va sans dire que du fond de ma cachette, j'étais aussi émerveillé qu'eux devant cette trouvaille. La voix forte de l'homme reprit de plus belle:
- Témisca était appuyée contre le flanc de Wabamoos. Le spectacle des étoiles et le chant harmonieux des grillons finirent par avoir raison de sa fascination. Elle s'endormit.
Au lever du jour, un soleil doré révélait toute la beauté d'une autre magnifique journée d'automne.
La petite fille s'éveilla et, doucement sans faire de bruit, s'éloigna du flanc protecteur. Elle se rendit à la rivière et s'installa sur sa berge; là, bien assise sur un rocher mouillé de la rosée du matin, elle laissa pendre une jambe au-dessus de l'eau. Puis l'autre.
On pouvait entendre le grondement des rapides un peu plus loin, derrière une courbe du cours d'eau. Témisca, attirée par la transparence du cours d'eau, voulut toucher le fond de la rivière.
Il semblait maintenant si près de ses orteils. Elle quitta la sécurité du rocher et se glissa dans l'eau. Le torrent s'empara d'elle! Elle perdit l'équilibre malgré toutes ses précautions. L'eau froide presque glaciale, l'enveloppa complètement.
Une panique sourde s'était emparée de la fillette. La violence du courant était telle qu'elle fut emportée à toute vitesse vers les rapides.
Témisca était retenue sous l'eau par des forces invisibles et puissantes. Malgré cela, battant des pieds et des bras, elle parvenait à se maintenir près de la surface. Enfin, l'air se promena sur son visage; elle aspira goulûment l'oxygène dont elle avait tant besoin mais la violence du torrent la ramena sous l'eau. Un genou frappa un premier rocher, et dans cette course folle, son corps fut renversé de l'avant. La tête de Témisca percuta presque mortellement un second rocher.
La fillette tournoya un moment sur elle-même puis repris sa plongée terrifiante. Terrifiée, blessée, à bout de forces, elle utilisa quand même le peu d'énergie qui subsistait encore en elle et lutta désespérément pour retrouver l'air libre.
À la toute fin de son périple vers l'ouverture du lac, elle réussit : Elle refit surface, le regard tourné vers les cieux. Elle cria faiblement sa détresse, ses lèvres bleuies se refermèrent une dernière fois...
Le cri parvint jusqu'à Wabamoos mais déjà, il était trop tard. En se levant, il vit le corps inanimé de l'enfant qui flottait vers l'embouchure du lac Kipawa.
Fou de désarroi, le roi de la forêt se propulsa vers la bouche du lac, dépassa la petite fille, puis bondit dans les flots en furie. S'en allant à contre-courant, il baissa la tête et recueillit dans son panache le corps sans vie de Témisca. Elle reposait dans ses bois, le visage toujours tourné vers les cieux bleutés.
Wabamoos quitta la rive et se dirigea d'un pas résigné vers le bouleau qui les avait abrités la nuit précédente. Tendrement, il déposa Témisca sur l'herbe et pleura celle qu'il avait protégée toute sa vie, comme son père Wabamoos le Grand, jadis. Aujourd'hui, il avait failli à sa tâche...
Le vent se leva et répandit les pleurs du roi de la forêt aux quatre coins du pays et même au-delà, au pays des Hautes Terres, dans le nord-est. La faune entière apprit ainsi l'infinie tristesse de son roi et répondit en choeur à son immense chagrin...
* * *
- Bon. Eh bien, maintenant, il me faut partir.
Les enfants du village se regardèrent, surpris. Comment pouvait-il dire cela? L'histoire n'était pas terminée... Non, ce n'était pas possible! Il ne pouvait pas faire ça! Consternés, ils se levèrent tous ensemble et se mirent à le supplier: "Reste, reste, kitcipapa! Il y a une suite, n'est-ce pas?" Certains allèrent jusqu'à s'agripper à son manteau de fourrure, menaçant de le déchirer.
- Ayee-e! Arrêtez, les enfants. D'accord, je reste. Mais tout d'abord, portez les enfants qui dorment dans leur lit, dit-il en s'adressant aux parents qui souriaient, complices. Et qu'on m'apporte à boire! Ma gorge est en feu!
Un jeune homme profita du répit pour attiser le feu tandis que les enfants reprenaient leurs jeux délaissés plus tôt, dans la journée. Ils aimaient bien le vieux conteur. Il savait tant de choses... Assis sur sa bûche, ce dernier observait d'un oeil amusé le va-et-vient des jeunes qui se bousculaient, pleins de vie.
Evidemment, son intention avait été de les taquiner, sans plus. Son désir de partir n'avait été qu'un subterfuge pour mieux accrocher les enfants à son histoire. Quel conteur il était!
- Nibishabo? demanda une voix féminine.
Le vieil homme se retourna et vit une adolescente qui lui tendait un bol de thé bouillant. Un sourire timide s'affichait sur son visage rond.
- Hin(e), hin(e) - Oui -, répondit-il.
Saisissant le bol, il le porta à ses lèvres sèches et but une bonne lampée. Le liquide lui coula dans la gorge comme du miel. Il avala une autre gorgée et remit le bol à la jeune femme.
- Mikwech, ikwé - Merci, femme -, fit-il, courtois.
La fille au visage rond se retira sans dire un mot, heureuse et fière d'avoir été appelée "femme" et non "jeune fille".
- Venez ici, les enfants. Je suis prêt, maintenant.
Tous regagnèrent leur place respective, anxieux de connaître la conclusion du récit. Un chien se mit à aboyer dans ma direction. Je me fis plus petit et il cessa.
"Un rassemblement eut lieu le même jour, reprit-il. Cela se passait dans une grotte située au sommet de la montagne faisant face au Lac aux Eaux Profondes. En bas et à gauche, on pouvait apercevoir la cime des arbres de la Forêt Enchantée. Sur la droite, au centre du paysage, le soleil descendait derrière les collines lointaines. Les derniers rayons s'allongeaient sur le lac comme pour former un chemin de feu jusqu'à la base de la montagne.
Dans la grotte, les animaux attendaient l'arrivée de Wabamoos. Ils étaient de toutes les espèces. Il y avait là des bêtes à hautes jambes ainsi que plusieurs petites bêtes. Des oiseaux de tous les ramages et plumages étaient perchés tout près, à l'entrée de la grotte.
Wabamoos apparut enfin, l'air grave mais fier. Les animaux se divisèrent en deux groupes, laissant une voie ouverte pour leur roi. Ce dernier se rendit au centre de la salle et se retourna pour dévisager ses sujets. Ses yeux explorèrent l'intérieur de la caverne, scrutant chacun et chacune dans un mouvement de balancier. Il releva finalement la tête et regarda devant lui. Lorsque le soleil eut disparu à l'horizon, il dit, simplement:
- Témisca, la petite fille de la Forêt Enchantée, n'est plus.
La stupeur frappa l'ensemble des représentants de la forêt. Pendant un court instant, il y eut un choc général suivi d'un questionnement muet. Un castor s'avanca.
- Parle Amik. Je t'écoute, dit Wabamoos.
- Ta tristesse est grande, mon roi. Nous partageons ta peine. Le souvenir de la petite fille de la Forêt Enchantée sera toujours vivant en nous...
Le roi de la forêt regarda tristement son sujet puis les autres et avoua:
- Si je vous ai demandés ici ce soir, c'est parce que je voulais connaître vos pensées. C'est surtout parce que je voulais savoir si vous vouliez garder l'esprit de Témisca avec nous, à jamais. Pour moi, le souvenir n'est pas assez; moi, je désire son esprit parmi nous et cela, ardemment.
Amik le Castor s'appuya sur sa queue plate et attendit une réponse des autres animaux, mais seul le silence lui répondit.
Alors, il parla au nom de tous:
- Nous désirons garder l'esprit de Témisca parmi nous. Mon roi, que veux-tu que nous fassions?
- Ce que je demande n'a jamais été exprimé auparavant... Pour faire en sorte que son esprit demeure dans cette forêt, il nous faudra... cesser de parler. Nous devrons perdre l'usage de la parole et nous contenter jusqu'à la fin des temps, de crier des sons. Êtes-vous prêt à faire cela?
Ils discutèrent toute la nuit. Au petit matin, lorsque tous les animaux eurent donnés leur opinion, exprimer leurs craintes et peser les conséquences d'une telle décision, on décida que plus jamais on ne reparlerait le langage.
Wabamoos sortit de la grotte et contempla le lac qui s'étendait devant lui. Il ressentit la chaleur du soleil levant sur ses larges épaules et son panache étincela à la naissance des rayons. Il baissa la tête et quand il la releva, ce fut pour crier sa joie dans un magnifique bramement à la nature, au pays du Lac aux Eaux Profondes et jusqu'au pays des Hautes Terres..."
* * *
- Et, termina le conteur, Témisca est encore ici, dans la forêt.
Son esprit nous guide et nous laisse des messages chaque fois qu'il en a l'occasion; c'est pourquoi lorsque nous abordons une rivière, nous faisons attention.
Parce que Témisca nous avertit du danger de l'eau qui fait mourir et de sa furie. Mais la plupart du temps, Témisca nous laisse aussi d'autres bons messages. Parfois, il lui arrive de nous prévenir d'un malheur mais au-moins, elle est présente, cela même si elle nous semble silencieuse par moments. Elle est devenue une "Naddaway", un esprit de la forêt... tout comme Bitibi...
Sur ces mots, le vieil algonquin se leva. Il étira ses muscles endoloris par l'inaction puis se pencha pour saisir son havre-sac que plus tôt, il avait posé par-terre, non loin du feu de bois.
Une petite fille se leva et contourna le foyer. Elle se placa face au conteur et d'un ton empreint de bravoure, demanda:
- Qui est "Bitibi", kitcipapa?
Le vieil homme soupesa longuement le regard de la petite fille puis un sourire se dessina sur ses lèvres. Doucement, il répondit:
- Ça, mon enfant, c'est une autre histoire...
Et moi, dans ma cachette, je regardais le chien qui flairait une fois encore, ma présence. Ses yeux étaient rivés sur moi.
Il ne pouvait me voir mais il savait instinctivement que j'étais là, derrière l'épinette. Il aurait voulu s'approcher mais il était attaché par une laisse, à sa niche. Et même s'il avait été libre de ses mouvements, il n'aurait pu me trouver. Car je suis invisible. Et mon histoire à moi, se déroulait au pays des Hautes Terres. Témisca et moi sommes liés par la nature... Il y a très longtemps, nous avons révélés notre histoire à l'ancêtre de ce vieil homme.
Afin que les habitants de ce pays connaissent la raison pour laquelle ce pays porte le nom de Témiscabitibi mais aussi parce que nous tenions à ce que l'homme ne maltraite pas la nature.
Aujourd'hui, je ne sais pas si nous avons réussi notre tâche. D'autres hommes sont arrivés et j'ai peur qu'ils ne voient pas la beauté de ce pays; ils ne croient pas en nous, les Naddaways...

FIN