LA FAMILLE








Dramatique

 










Ano Nyme


2001-2007

 

 

 

 

 

  
Le décor

Une cuisine. 
Côté cour: un comptoir avec évier. Au bout de celui-ci, à l'avant-scène, un lave-vaisselle.  À l'arrière-scène, une cuisinière à bois.

Côté jardin: une table, quatre chaises. À l'avant-scène, une chaise berçante.

C'est le soir.   Sur cette chaise berçante, un vieillard est assit.  Il regarde sa femme, observant la vie dehors.

 




 

QUENTIN

Il y a du monde?

ERNESTINE

Non.

QUENTIN

Alors, pourquoi tu regardes?

ERNESTINE

Pour ne pas te voir...

QUENTIN

Stine! Tu es sérieuse?

ERNESTINE

Non.

QUENTIN

Ah? Bon. Tu veux le petit banc?

ERNESTINE

Non, je ne veux pas le petit banc! Tu ne vois pas que j'essaie de réfléchir? Il faut toujours que tu me déranges quand je veux me mettre à penser! Comment fais-tu pour être aussi égoïste?

QUENTIN

Stine...

ERNESTINE

Ne me «Stine» surtout pas, Quentin Métivier! Je cherche seulement un moyen de nous en sortir, c'est tout. Nous sommes au beau milieu du mois et il n'y a déjà plus rien dans la chambre froide.  Aurais-tu une solution, par hasard, Ô Toi celui qui Sait tout en ce bas monde!

QUENTIN

Peut-être que oui, peut-être que non...

ERNESTINE

Ah, oui!  Et quoi donc?

QUENTIN

Je pourrais aller dans le bois, visiter mes collets.

ERNESTINE

Voyons donc!  Je devrais croire les enfants quand ils disent que tu es retombé en enfance!  Tu as posés des collets? À ton âge! Quentin!

QUENTIN

Ils ne seraient pas foutus d'en attraper, des lièvres...  Non, non. Je vais me rendre dans le Petit Quinze, je sais où ils se tiennent. J'ai fait la ligne la fin de semaine passée! Ben oui, c'est pour ça que Roger est venu me chercher, dimanche.  (Elle se tourne vers la fenêtre, pensive.) L'affaire d'un pet, j'aurai deux ou trois lièvres è te présenter, ma vieille!  Et puis, ça va rien que me faire du bien de voir le dehors. (Ernestine et Quentin se regardent .)

ERNESTINE

L'affaire d'un pet! Bien voyons donc! (Se laissant caresser le dos)  Es-tu sûr que ton dos te feras pas mal, au moins? Avec tout ce froid qui mijote à cette heure-ci, ça peut pas faire autrement que de virer mal dans le bois... Quentin, vas-t-en pas. Restes avec moi, ici, bien au chaud! (Il se colle à elle. Elle se retourne. Ils s'embrassent et se font une longue caresse.)

QUENTIN

T'es toute chaude...  J'ai passé la journée à me pencher aujourd'hui, tu sauras. C'est pour ça que je me suis plains!   Aujourd'hui, c'est pas pareil. Comme tu dis, il n'y a plus rien dans la chambre froide. Bien oui, figures-toi donc que t'es pas la seule à lui rendre visite! Bon. Je retrouve le bois et je me penche pour récolter ce que j'ai semé...  (En mettant sa veste "careautée" rouge et noire) Ça me fait plaisir de renouer avec les vieilles habitudes! Tu me dis qu'il n'y a plus de boustifaille, j'ai pris note du problème. Il ne te reste plus qu'à chauffer le poêle, mon amour.  (Silence de la part d'Ernestine.) Je fais pour notre mieux et maintenant tu voudrais que je reste ici, à attendre que le cauchemar se présente à notre porte? Laisses-moi te dire : C'est pas aujourd'hui que ça va arriver!
   

ERNESTINE    

C'est mon frère, Quentin! Je ne peux toujours pas le... Tu sais ce que je veux dire.  Tu devrais comprendre ça (Un silence.).  Fais pas le héros devant moi, je te demande juste d'être prudent....

QUENTIN (En se penchant pour prendre ses bottes puis se rapprochant d'Ernestine.)

Je le sais ma vieille, je le sais. Ah! C'est comme ça que je t'aime ma femme : Pleine de vie, remplie d'amour à ne plus savoir quoi en faire! Ça t'aime comme une mère et ça se soucie de tout et de rien! Je suis ben gâté, ça oui, je le sais. 

ERNESTINE
 Woh! C'est pas le temps de t'emporter, mon mari. Des choses se passent, l'heure est aux règlements...  (Elle le regarde mettre ses bottes :) Oui, j'ai une bonne raison d'être soucieuse, mon mari.  On a des soucis plus graves encore à régler, c'est à dire : J'ai un problème à régler... Mon frère.

QUENTIN (Silence; long silence.).

C'est bien pour ça qu'il nous faut des lièvres, Stine.  L'air va me faire grand bien, crois-moi!

ERNESTINE

Tu vas me laisser toute seule avec lui?

QUENTIN

Je te dis seulement que j'ai ni le goût ni la volonté de lui serrer la main. Tu le sais ça aussi bien que moi! Non.  Si je reste ici, je pourrai pas résister, la pression pourrait juste s'avérer trop forte...  (S'éloignant)  Il t'a tellement fait de mal cet écoeurant!  Ernestine, je veux juste pas être ici.  Comprends-tu ça, ma femme?
 

ERNESTINE

Mal! Mal! Si tu savais, mon chéri: comparée à lui, je suis bien mieux dans ma peau que lui, dans la sienne! Lui a mal, pas moi! Il y a longtemps que je lui ai pardonné, tu le sais...

QUENTIN

Je le sais, mais pour moi, c'est pas pareil.  Blairer un homme comme ça, je ne peux pas. Je ne peux juste pas! J'ai pas à le sentir, un point c'est tout. Rien qu'à penser à sa face, j'en frissonne! (Il se rassoit. Et découvrant un avant-bras :) Regardes! Mes poils se lèvent!


ERNESTINE

Restes assis là, Quentin, bien tranquillement. T'as juste à pas parler.  Fais ça pour moi. T'auras pas à lui parler ni à le confronter, juste à le regarder.  Pour moi, mon mari, fais ça pour moi.  Au moment où tu le sentiras, tu le regarderas comme moi j'aurais voulu le faire il y a bien longtemps. Pas comme quelqu'un qui n'a d'yeux que pour punir. 
(Un temps.)  Comme quelqu'un qui a compris ce qui s'était passé, qui sait qu'un tort a été commis... Je te connais, c'est comme ça que tu ferais avec lui.  Je te vois déjà aller, plus silencieux que l'indien. Un masque!
Le confronter dans le silence et lui dire en même temps ce que tu penses de lui, ce qu'il nous a fait, à ma soeur, à moi! Regardes Quentin! Je veux que tu restes! On serait plus forts à deux...  Pourquoi est-ce que tu ne me ferais pas plaisir pour une fois? Je suis toute pleine de craintes!

QUENTIN

Tu sais plus ce que tu dis, ma femme
(Un temps.) T'es capable. Ça fait assez longtemps que tu y penses... (Souriant à nouveau) Non. On a besoin de manger solide, avec ce qui s'en vient.  Et pour ce qui est de te faire plaisir, je t'en fais à l'année longue, des plaisirs. Dis pas le contraire!

Ernestine se retourne vers la fenêtre. Le dos tourné, elle réplique:

ERNESTINE

C'est vrai. T'as bien raison, Quentin. D'accord. Pars, vas chercher du lièvre...
(Quentin sort. Ernestine, se tournant vers la scène :)

Je l'affronterai toute seule.

 


 

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