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QUENTIN
Il y a du monde?
ERNESTINE
Non.
QUENTIN
Alors, pourquoi tu regardes?
ERNESTINE
Pour ne pas te voir...
QUENTIN
Stine! Tu es sérieuse?
ERNESTINE
Non.
QUENTIN
Ah? Bon. Tu veux le petit banc?
ERNESTINE
Non, je ne
veux pas le petit banc! Tu ne vois pas que j'essaie de
réfléchir? Il faut toujours que tu me déranges quand je veux me mettre à
penser! Comment fais-tu pour être aussi égoïste?
QUENTIN
Stine...
ERNESTINE
Ne me «Stine» surtout pas, Quentin Métivier! Je cherche
seulement un moyen de nous en sortir, c'est tout. Nous sommes au beau milieu du
mois et il n'y a déjà plus rien dans la chambre froide. Aurais-tu une
solution, par hasard, Ô Toi celui qui Sait tout en ce bas monde!
QUENTIN
Peut-être que oui, peut-être que non...
ERNESTINE
Ah, oui! Et quoi donc?
QUENTIN
Je pourrais aller dans le bois,
visiter mes collets.
ERNESTINE
Voyons donc! Je devrais croire les enfants quand
ils disent que tu es retombé en enfance! Tu as posés des collets? À ton âge! Quentin!
QUENTIN
Ils ne seraient pas foutus d'en attraper, des lièvres...
Non, non. Je vais me rendre dans le Petit Quinze, je sais où ils se tiennent.
J'ai fait la ligne la fin de semaine passée! Ben oui, c'est pour ça que Roger
est venu me chercher, dimanche.
(Elle se tourne vers la fenêtre, pensive.) L'affaire d'un pet, j'aurai
deux ou trois lièvres è te
présenter, ma
vieille! Et puis, ça va rien que me faire du bien de voir le dehors.
(Ernestine et Quentin se regardent .)
ERNESTINE
L'affaire d'un
pet! Bien voyons donc! (Se laissant caresser le dos) Es-tu sûr que ton dos te feras pas mal, au moins? Avec tout ce froid
qui mijote à cette heure-ci, ça peut pas faire autrement que de virer mal dans le bois...
Quentin, vas-t-en pas. Restes avec moi, ici, bien au chaud!
(Il se colle à elle. Elle se
retourne. Ils s'embrassent et se font une longue caresse.)
QUENTIN
T'es toute
chaude...
J'ai passé la
journée à me pencher aujourd'hui, tu sauras. C'est pour ça que je me suis
plains! Aujourd'hui, c'est pas pareil. Comme tu
dis, il n'y a plus rien dans la chambre froide. Bien oui, figures-toi donc que
t'es pas la seule à lui rendre visite! Bon. Je retrouve le bois et je me penche pour récolter
ce que j'ai semé...
(En mettant sa veste "careautée" rouge et noire)
Ça me fait plaisir de renouer avec les vieilles habitudes! Tu me dis
qu'il n'y a plus de boustifaille, j'ai pris note du problème. Il ne te reste plus
qu'à chauffer le poêle, mon amour.
(Silence de la part d'Ernestine.) Je fais pour notre mieux et maintenant tu voudrais
que je reste ici, à attendre que le cauchemar se présente à notre porte?
Laisses-moi te dire : C'est pas aujourd'hui que ça va arriver!
ERNESTINE
C'est mon
frère, Quentin! Je ne peux toujours pas le... Tu sais ce que je veux dire.
Tu devrais comprendre ça
(Un silence.).
Fais pas le héros devant moi, je te demande juste d'être prudent....
QUENTIN
(En se penchant pour prendre ses bottes puis se rapprochant d'Ernestine.)
Je le sais
ma vieille, je le sais. Ah! C'est comme ça que je t'aime ma femme : Pleine de vie,
remplie d'amour à ne plus savoir quoi en faire! Ça t'aime comme une mère et ça
se soucie de tout et de rien! Je suis ben gâté, ça oui, je le sais.
ERNESTINE
Woh!
C'est pas le temps de t'emporter, mon mari. Des choses se passent, l'heure est
aux règlements...
(Elle le regarde mettre ses bottes :) Oui, j'ai
une bonne raison d'être soucieuse, mon mari. On a des soucis plus graves
encore à
régler, c'est à dire : J'ai un problème à régler... Mon frère.
QUENTIN
(Silence; long silence.).
C'est bien pour ça qu'il nous faut des lièvres, Stine. L'air va me faire grand bien,
crois-moi!
ERNESTINE
Tu vas me laisser toute seule avec lui?
QUENTIN
Je te dis seulement que j'ai ni le goût ni la volonté de lui
serrer la main. Tu le sais ça aussi bien que moi! Non. Si je reste ici, je pourrai pas résister,
la pression pourrait juste s'avérer trop forte... (S'éloignant)
Il t'a
tellement fait de mal cet écoeurant! Ernestine, je veux juste pas être ici.
Comprends-tu ça, ma femme?
ERNESTINE
Mal! Mal! Si tu savais, mon chéri: comparée à lui, je suis bien mieux dans ma
peau que lui, dans la sienne!
Lui a mal, pas moi! Il y a longtemps que je lui ai pardonné, tu le sais...
QUENTIN
Je le
sais, mais pour moi, c'est pas pareil. Blairer un homme comme ça, je ne peux
pas. Je ne peux juste pas! J'ai pas à le sentir, un point c'est tout. Rien qu'à
penser à sa face, j'en frissonne! (Il se rassoit. Et découvrant un
avant-bras :)
Regardes! Mes poils se lèvent!
ERNESTINE
Restes assis là, Quentin, bien tranquillement. T'as juste à pas parler.
Fais ça pour moi. T'auras pas à lui parler ni à le confronter, juste à le
regarder. Pour moi, mon mari, fais ça pour moi. Au moment où tu le
sentiras, tu le regarderas comme moi
j'aurais voulu le faire il y a bien longtemps. Pas comme quelqu'un qui n'a d'yeux que pour punir. (Un
temps.) Comme quelqu'un qui a compris ce qui s'était passé,
qui sait qu'un tort a été commis... Je te connais, c'est comme ça que tu ferais
avec lui. Je te vois déjà aller, plus silencieux que l'indien. Un masque!
Le confronter dans le silence et lui dire en même temps ce que tu penses de lui, ce qu'il nous a fait, à ma soeur, à moi! Regardes Quentin! Je veux que
tu restes! On serait plus forts à deux... Pourquoi est-ce que tu ne me ferais
pas plaisir pour une fois? Je suis toute pleine de craintes!
QUENTIN
Tu sais plus ce que tu dis, ma femme (Un temps.) T'es
capable. Ça fait assez longtemps que tu y penses...
(Souriant à nouveau) Non. On a besoin de manger solide, avec ce qui s'en
vient. Et pour ce qui est de te faire plaisir, je t'en fais à l'année
longue, des plaisirs. Dis pas le contraire!
Ernestine
se retourne vers la fenêtre. Le dos tourné, elle réplique:
ERNESTINE
C'est vrai. T'as bien raison, Quentin. D'accord. Pars, vas chercher du lièvre...
(Quentin sort. Ernestine, se tournant vers la scène :)
Je
l'affronterai toute seule.
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