QUENTIN (en revenant sur scène)

Je reviendrai plus vite si tu veux, ma femme. Je ne ferai seulement que le quart de la ligne. Le temps de décrocher trois lièvres et je serai revenu. Ça te va comme ça, ma vieille?



ERNESTINE

...


QUENTIN

Stine?

ERNESTINE

Oui. Vas, mon mari. Mais fais vite, par exemple!
  

QUENTIN 

Merci.  (Il se rapproche afin de l'embrasser.) Je vais te revenir, ce sera pas long. 

ERNESTINE  

Habilles-toi chaud, mon homme (portant un foulard autour du cou de son mari).  Le  temps est vraiment pas à la neige aujourd'hui...


QUENTIN
T'inquiètes! Je suis revenu le temps d'un....   
(S'en allant près de la porte, éprouvant une certaine difficulté avec le foulard, il fini par le desserrer.) 


ERNESTINE

Le temps d'un pet! Je sais, je sais.

 

          Elle regarde Quentin se retirer derrière les rideaux. Demeurée seule, elle est pensive. Puis elle avise la chaise berçante et s'y assoit. Bientôt, on entend le vent qui souffle par rafales. Ernestine est devant le Passé. En voix Off, on entend Cécile, la soeur aînée, crier de dépit:

 

CÉCILE

Je suis pas obligée de faire le ménage! Maman m'a dit de me reposer et c'est ce que je fais!

ERNESTINE

Il faudrait bien que je le fasse le ménage...

CÉCILE

Tu sais comment elles sont sensibles mes mains. Je peux toujours bien pas les rendre pire qu'elles sont!

ERNESTINE
(regardant ses mains)

Il faudrait pas, non.  Tes mains sont bien trop belles pour l'eau de javel, il ne faudrait surtout pas que tu les soumettent à pareille torture! Ah, ma soeur, ma soeur. T'avais beau être la plus vieille, tu voulais pas être responsable...
(Un temps)  Si tu savais comme tu me manques! J'ai beau t'en vouloir pour le ménage et tout ce que t'as bien pu nous faire pour arriver à tes fins, je t'aimes encore...

CÉCILE (Elle apparaît sur la scène.)

Je te jures que ça me fait mal! Encore ce matin, j'ai pas pu me laver le visage.

ERNESTINE

Ben voyons donc!  Tes petites mains sont pas souffrantes, crois-moi. As-tu seulement une ampoule à me montrer? Tu passes des heures à te regarder le visage, tu te pomponnes à longueur de journée, pour l'amour! T'as pas pu te faire des ampoules à te coiffer, quand même!

Cécile s'avance, elle fait un signe d'assentiment et Ernestine ne peut que sourire face à la naïveté de l'aînée. Cette dernière, s'apercevant enfin de la manoeuvre, prise au jeu, tente de changer le sujet de conversation mais une nouvelle charge l'attend:


ERNESTINE

T'es toujours dans la chambre de bain! S'il fallait attendre après toi pour commencer le ménage, on en serait encore là, à rien faire! Non. Vois-tu, je préfère me lever pour quérir la moppe plutôt que de voir si tu vas faire les premiers pas...  Je pense, Cécile, que pour toi, tout ce qui est intéressant c'est les p'tits gars. 

CÉCILE

Tu sauras Ernestine que les p'tits gars sont loin de mes idées ces temps-ci. 

ERNESTINE 

En tous les cas, à te regarder aller, c'est ce que ça donne à penser. 

CÉCILE

Je ne me suis pas pomponner pour eux autres comme tu dis, c'est plutôt que je m'en vais me chercher du travail! Oui, madame!

ERNESTINE (Un sourcil relevé à l'extrême.)

Tu t'en vas te chercher du travail?

CÉCILE

Oui, je te dis! Avant la fin de cette journée, j'aurai une "job", une vraie.  Je prends le chemin du travail, puis à bras le corps, c'est moi qui te le dis! Ouais, il est temps que je fasse quelqu'un de moi, il est grand temps que je me prenne en main et que je montre à tout le monde qui je suis réellement! 


ERNESTINE
(Se levant pour quérir le balai.)

Savais-tu vraiment qui tu étais, ma soeur? Je me disais bien aussi, que tu mijotais un de tes plans fantastiques. J'aurais dû me douter que pendant tout ce temps-là où tu te regardais dans le miroir tu étais en train de te monter un immense château de cartes comme toi seule peut les monter! 

(Noir. Un temps. Éclairage (Spot) sur Ernestine:)  Qu'est-ce qui t'amènes aussi subitement à te trouver une "job"? Aurais-tu oubliée que t'as seulement quinze ans? Papa ne te laissera jamais faire ça. Jamais il ne se laissera humilier par un de ses enfants et cela tu le sais aussi bien que moi.  J'en ai treize et je peux même pas garder le petit de la voisine! Voyons donc Cécile, réveille!


CÉCILE

Qu'est-ce que tu veux dire par ça, humilier papa? C'est le contraire qui devrait se passer, tu le sais bien! Je le vois déjà, tout fier, le gros sourire au visage, à raconter aux hommes que sa plus vieille travaille...

ERNESTINE

Tu rêves en couleur?  Papa ne t'aimes pas, papa ne t'as jamais aimé et c'est ça qui est ça depuis que tu marches!


CÉCILE

C'est pas vrai! Tu dis rien que des maudites menteries, t'es juste une menteuse! Tu ne dis ça que pour me faire de la peine...
(Noir . Elle quitte la scène.)


ERNESTINE
(L'éclairage revient sur la scène.  Ernestine s'est mise à balayer le plancher.)

Je te dis ça pour que tu vois clair, ma soeur. Je veux que tu vois la réalité comme elle est, Cécile. Arrêtes donc de fabuler, un jour tu pourrais te relever complètement folle et prête à vivre enfermée.  Je ne veux pas ça pour toi ma Cécile. Tu mérites mieux que ça, ma soeur. T'es une artiste. Une vraie! Tu penses peut-être un peu trop à ta petite frimousse, faut croire, mais t'es pas méchante pour un sou. Tu vois, c'est juste que papa peut pas comprendre ce que c'est que d'avoir une âme d'artiste... Tout ce qu'il sait, c'est qu'il faut trimer dur pour arriver à avoir du pain sur la table.  Rêver en couleur, il n'a jamais eu ce luxe, lui.


CÉCILE
(En voix off.)

Tu crois vraiment qu'il ne m'aime pas, 'stine? 


ERNESTINE

Non, Cécile. Je crois qu'il t'aime, mais à sa manière. Comment veux-tu qu'il sache aimer, sainte bénite? C'est un orphelin! Je pense que vous vous ressemblez tellement, toi et papa, que c'est pour ça qu'il y a toujours cette grande impatience entre vous deux. (Un temps.)  T'es pas obligée de faire le ménage, ma soeur. Vas, reposes-toi un peu. Penses à l'entrevue, passes l'entrevue et reviens-nous vite...