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Noir. Au retour, Ernestine a une vadrouille entre les mains. Elle est à
laver le plancher.
À
présent, elle est à genoux devant un sceau et tordre la vadrouille lui demande un bon effort. Lorsqu'elle lève le regard, celui-ci se porte vers la table.
Ses
parents y sont assis, occupés à regarder la télé. En
réalité, il s'agit d'un vieux poste de télévision sur pattes.
L'écran du poste est éteint. Le père tient une bière dans sa main;
la mère, portant des verres mais presque aveugle, tient une cigarette au-dessus d'un
cendrier.
LE
PÈRE
Va
falloir qu'on se passe de la prière...
LA MÈRE
Pourquoi tu dis ça?
LE PÈRE
La voisine s'en vient.
LA MÈRE
Ah.
LE PÈRE
Va falloir qu'on s'habille.
ERNESTINE (Se relevant.)
Va bien
falloir que je m'habille... (Un temps.) Tu
ressembles à quoi mon frère, après tout ce temps?
LA MÈRE
Ernestine! As-tu fini de passer la moppe?
LE PÈRE
Laisses la petite tranquille, Ida.
ERNESTINE
Oui maman. J'ai fini.
LE PÈRE
T'es toujours après elle! Pourquoi tu demandes pas à l'autre?
IDA
Je la réserve pour autre chose... Stine!
ERNESTINE
Vide l'eau sale dans la toilette, ramasse la vaisselle, vas chercher le
petit! Je ne vois pas le jour où je serai
débarrassée de tout ça...
IDA
Fainéante!
ERNESTINE
Je suis pas une fainéante, je suis juste fatiguée.
LE PÈRE
Laisse-la donc tranquille. Tu ne vois pas qu'elle fait tout pour nous
rendre heureux? Tu ne vois pas qu'elle est fatiguée?
IDA
Tu garderas l'eau de javel pour la chambre à coucher, hein? Je veux pas
te voir maudire ça à la toilette, t'entends?
ERNESTINE
Oui, oui. J'entends.
Elle se dirige hors scène, On entend le
bruit d'une toilette que l'on vide. De retour:
T'as jamais pu endurer que je sache faire le ménage, maman. (Un
temps.) Et moi, j'ai toujours su que tu ne savais pas
comment.
IDA (Vers son mari:)
Je te trouves bien mal placé pour dire un mot, toi. Après
tout ce que tu m'a fais faire... Non. C'est rien que normal
qu'elle le fasse le ménage. C'est pas parce qu'elle est instruite
qu'il faut que je laisse mademoiselle dans sa chambre. Elle à mieux à
faire que de jouer avec ses poupées, crois-moi! Bois ta bière, je saurai bien
m'occuper de mes affaires!
LE PÈRE
Mais...
IDA
Wilfrid!
ERNESTINE
Toi qui m'as si bien trahie...
Noir sur le couple, noir sur Ernestine. Éclairage sur Quentin, à
l'avant-scène et côté jardin.
QUENTIN
C'est vrai qu'il fait froid! T'as raison, ma vieille : Le temps est pas à
la neige. Y a rien là, ça me fait du bien de rougir des oreilles.
Cette manie de mettre cette tuque aussi (C'est à peine si celle-ci
recouvre les oreilles.) Une bonne fois, je me tuerai à
vouloir me tromper de coiffure! (Un temps) Suffit de
compter les fois où je met le nez dehors, ces années-ci et juste ça
vaut le mal! Tu parles trop le père, taies-toi donc,
tu effraie la faune... (Il s'impose silence mais au bout d'un
temps:) Admires la flore plutôt, remarques les indices.
Y a des fauves qui rôdent, fais attention où tu
mets les pieds vieux fou : Tout d'un coup qu'on se rencontrerait ici, en
pleine forêt. Ce serait bien le maudit, par exemple! Oui, je voudrais bien te rencontrer
ici, merdeux.
On se parlerait
dans le blanc des yeux et puis ça je peux te le dire, pas rien qu'un peu!
Arrêtes, arrêtes-toi ici plutôt. Penses un peu au lieu de meugler.
Prends le temps de penser, regardes la situation en face; c'est ça,
jaugeons le mal. Qu'est-ce qu'il s'en vient faire ici, dans le fin fond du Québec,
cet hypocrite! Le grand frère qui vient voir sa soeur. Qu'est-ce que
ça veut dire, qu'il est repentant? Bien, voyons! Attendre trente
ans pour s'excuser, c'est un peu pas mal tard, je trouve. Il a du
front tout le tour de la tête, le Li'nel! Woh, bonhomme! Je suis en
train de m'emporter tout seul dans le bois. Et si je ne me guette pas, je
vais me retrouver dans le noir le temps de le dire. Relèves-toi
Quentin, arrive au moins au premier collet! Tu penseras au sacrement
un autre tantôt...
(Il se lève et quitte l'éclairage pour se fondre dans
l'obscurité de la scène. Retour sur Ernestine:)
ERNESTINE
J'ai plus
de linge à me mettre sur le dos : Tout est sale. Ils viennent d'annoncer
la nouvelle à la radio: L'aqueduc est pété! Comme si on ne le
savait pas! On manque d'eau depuis midi. (Regardant
sa montre-bracelet :) Trois heures de l'après-midi! (Un
temps. Et pouffant de rire) C'est vrai que je viens
d'ouvrir la radio. Ni lavage de linge, ni lavage de corps.
J'aurais bien voulu le savoir ce matin, par exemple! Je me serais
lavée tout de suite, j'aurais fait des réserves rien qu'en masse. Ah, pour une fois que la radio était fermée. (Elle se calme,
inhalation suivie d'une longue exhalation:) Y a que la maison qui
sent bon, point à la ligne. J'ai eu le temps de la laver, elle, au
moins! (S'approchant de la table de la
cuisine et tâtant du doigt l'intérieur d'un pot trônant au centre de
celle-ci :) Faudrait que j'arrose les plantes, bout de
bâtard! La terre est sèche, ça a pas de bon sens... (Un temps.)
J'en peux plus! Il y a tellement de choses à faire que j'ai pas le
temps de m'arrêter! J'ai juste
pas le temps. On a été trop longtemps partis, la poussière a eu
tout le temps de s'accumuler. Quentin dirait : Vas t'asseoir, ma blonde, vas
t'asseoir. Tu recommenceras le ménage demain! Il n'y en a plus de
saletés. C'est bien assez propre comme ça, le ton compatissant et
tout et tout... Ben oui! Comme si j'avais rien que ça à faire,
moi! Attendre que la Saleté se rebâtisse! Puis
là, maintenant que je suis prête à laver la chambre de bain, j'ai plus
d'eau propre! Tout juste si le robinet a roté trois
fois. Assis-toi donc, la vieille. Il y a plus rien que
ça à faire de toute façon. Oui Quentin, je respire par le
nez. (Un long moment de silence.) Qu'est-ce qu'il
vient faire dans le Nord? Pourquoi veut-il me voir, après
tant d'années? Se réconcilier? Je ne sais même pas à quoi il
ressemble... S'il fallait qu'il ait l'air d'un Diable, à cette
heure, ce serait bien le maudit. Non. T'es tout pardonné mon frère, si c'est le pardon que
tu vient chercher. (Un temps.) Non, je comprends pas pourquoi tu te décides
aujourd'hui à me rencontrer Lionel. Tu as toujours été aussi
silencieux autour de Cécile, autour de moi. Tu disais que nous
étions rien que des ennuyantes et nous autres on te répondait qu'un peu
moins bêta, la cause aurait été bonne. On aurait donc dû
s'entendre au lieu de nous quereller comme des... comme des
bêtas, oui. Nous étions tous comme ça. Papa l'a jamais aussi bien dit,
lui : Vous êtes tous des couleuvres! Des couleuvres, des maudites
couleuvres Nous
n'étions plus que reptiles à ses yeux. (En voix off, on entend le
père d'Ernestine) "Les vautours se tiennent autour!
Ils sentent le trésor! Oui, les
couleuvres se tiennent sur le bord de la porte mais personne
n'entrera!" Tout
ce temps perdu à s'éviter, à quémander un regard par dessus l'autre.
Une époque noire dans ma tête, une époque que je croyais à jamais
enterrée. Le souvenir m'est revenu avec l'annonce de son arrivée. Pourquoi, mon frère, pourquoi? C'est ça que je veux
savoir! (En se levant, subitement exaspérée :) Ça
doit être la maladie! Non, il a toujours eu une
santé de fer. Li 'nel malade? Jamais de la vie, voyons!
(Un temps.) Je parle trop. Il n'y a pas
personne pour m'entendre. Je suis toute seule dans une cuisine immense,
trop grande pour rien. Une idée de papa, ça. Tu recommences!
Oui, je sais. Ça doit être que je me parle pour occuper le
temps. Je suppose que je dois être nerveuse. Mon frère me
rend visite et ça m'inquiète. Je connais plus l'homme, je me demande
encore si je vais le reconnaître. (Le silence s'installe sur la
scène; elle reprend enfin: Un visage va sortir du noir,
un visage que je
croyais ne plus jamais revoir...
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