Manu

 


MANU 

Jaune, je vois jaune. Je vois un chat jaune qui a des yeux jaunes qui me regardent. Il est là derrière la fenêtre et il m'observe... J'entends une voix dans mon esprit, elle me dit de ne pas parler à voix haute. Parle pas tout seul, Émmanuel! Je fais pas exprès, ça arrive quand je me sens embêté. Ça fait des années que ça dure: je me replie presque toujours dans le silence après l'intervention de la voix. Je suis à un âge où on ne se pose plus de questions. Si je me parle, c'est comme ça. Quand j'entends cette voix froide me dire ce que j'ai à faire, j'ai tendance à me mettre en rogne, simplement parce qu'elle a prononcée une demande. C'est alors l'alarme qui sonne sans raison. Elle se manifeste plus qu'à l'accoutumée et je ne trouve pas ça normal. Un grincement à la fenêtre. Le coeur me débat, je vois que c'est le chat qui griffe la vitre du salon. Se faire remarquer, faire du bruit, regarder les autres de travers, contrarier, ils ne sont bons qu'à ça. Le silence. Oui, le silence. J'aime bien le silence. J'ai fais un pas vers la fenêtre puis je me suis arrêté, le temps de remonter la braguette de mes jeans. L'épingle à couches, comme d'habitude, n'a pas tenu.

As-tu un problème, Émmanuel? Non, j'ai pas de problème...

Le chat est toujours là, assit sur la bordure de ciment extérieure, il me regarde avec nonchalance. Une voiture passe en trombe, elle laisse une flaque d'eau sur le trottoir, puis je remarque une femme qui a vu mon visage à travers la fenêtre. Elle s'éclipse. Tant mieux, je n'aime pas qu'on me regarde.

*

Avant, il y avait ces gens qui me regardaient comme si j'étais sorti d'un autre monde. Ils avaient tous des airs cyniques, insolents au fond de leurs regards. Je ne comprenais pas pourquoi ils me dévisageaient de cette façon. Pourtant, si j'envisage le problème de front, à ce qu'il me semble, j'étais sociable. Je souriais quand on me souriait et je serrais la main du monde quand c'était le temps. Mais leurs vrais regards se cachaient derrière des masques. Avec des mimiques parfaites, ils reproduisaient l'attention, ils pratiquaient l'écoute attentive, détachée, car ils demeuraient quand même un peu intrigués. Parce qu'il y avait une popularité à gagner dans l'affaire, répandre la bonne nouvelle que je pouvais être intéressant si je m'en donnais la peine, valait bien la perte de temps. Ces regards, ces voix, je l'ai réalisé, m'étaient désagréables. Pour parler sur le très bien, j'ai dû ployer sous l'énorme inquiétude qui s'était accrochée à moi, à la suite des nombreuses interrogations rapportées au fur et à la mesure de mes rencontres. Merde, j'ai le front en sueur; ça doit être un autre rhume...

Peu à peu, j'ai diminués les rendez-vous avec les collègues, croyant vaguement être la risée du bureau. Puis, j'ai su que mon air taciturne, que ma façon d'être au bureau, avait été la cause de leurs rires hypocrites.

C'est ma volonté d'être à part durant les pauses et à l'heure des repas qui a contribuée à toute cette inutile tension. Un jour plus pénible que les autres jours, j'ai donné ma démission. Je me suis complètement écarté de la société.

Reclus dans mon appartement, je vis la sainte paix.

Les rares fois où je me permets une sortie, c'est quand ma provision de vivres diminue un peu. Je me rends chez le vieux fou, j'achète ce qu'il me faut pour subsister pendant quelques jours, puis je retourne peinard chez moi. Peinard, puisque la plupart du temps lorsque je me présente à la caisse enregistreuse du vieux, celui-ci n'arrive pas à mettre les bons prix sur l'épicerie que j'ai choisie. Avec toute la dignité que peut lui conférer son noble titre de marchand, il me dit qu'il conserve dans sa mémoire les prix de tout ce qu'il a en magasin. Oui. Et, preuve à l'appui, indiscret, sans gêne aucune, il me flanque une liste pleine de chiffres entre les deux yeux. Résultat: Nada. Je réfute l'argument en pointant du doigt nos chers gouvernements, leurs polichinelles faiseurs de taxes, et leurs précieuses éminences grises : "les fuck-tionnaires de m'as-tu vu?".   En tous les cas, je sais de qui je parle!

* *

Le chat est toujours là. Il me scrute, ses prunelles jaunes me disent qu'il en sait long sur moi. J'ai le nez collé contre la fenêtre, et l'autre, il est légèrement sur ses gardes. Je lui montre mon poing.

Toi aussi, tu m'énerves!

Il est parti et moi aussi. J'étais fatigué de cette fixation; mes yeux se sont tournés vers le trottoir.

Je m'assure que je ne suis pas surveillé. Sur ma droite, derrière un rideau de neige, le profil d'une masse grise approche dans ma direction. Je fais un pas à reculons et je retrouve la nuit de mon salon. Il porte un paletot gris pâle ainsi qu'un feutre de la même couleur. Nos regards se croisent. Nous nous inspectons, l'un et l'autre, décidés à ne pas faillir à l'immense tache que représentent l'observation et la reconnaissance d'autrui. J'ai baissé les yeux le premier. La fixation, c'est pas mon fort. Il a eu le temps de disparaître. Soupir. La solitude et le silence sont revenus.

* *

Viens avec moi, Manu. Viens avec moi!

Où est-ce qu'il faut que j'aille? me suis-je écrié, surpris par l'intrusion de la voix.

Elle se révèle toujours au moment où je m'y attends le moins. Les premiers temps, cela m'avait bouleversé. Je n'étais pas habitué mais, petit à petit, je me suis apprivoisé à ses incursions dans ma conscience. Depuis un certain temps, la voix m'appelle par mon surnom. Au quai, il faut que tu ailles au quai. Pourquoi faudrait-il que j'aille au quai? Je n'ai rien à y faire... Parce que tes souvenirs t'y invitent, tu le sais bien. On te propose de sortir dehors... Oui, c'est vrai : c'est de leur faute si je dois sortir, c'est à cause d'eux si je ne me sens pas bien.

J'ai le front moite et les nerfs à vifs. Je mets mon manteau de fourrures, et je retourne à la fenêtre pour voir quelle température il fait dehors.

Il y a une multitude d'étoiles dans le firmament. La neige a cessée sa lente course vers le sol. Tantôt pourtant, il y avait un ciel bas et blanc. Lourd. Maintenant, un ciel empli de lumière embrasse mon regard. Bizarre... Je baisse les yeux et je remarque que la lune est pleine. Nébuleuse. L'astre lunaire, d'une clarté blafarde, étale sa lumière sur l'ensemble de la voie maritime, caressant de son pâle rayon, une flotte de voiliers et de chalutiers ancrés au quai. Pas âme qui vive. Je m'oublie dans la contemplation du paysage. En dedans, je crois, il y a un début de fièvre. Mes pensées dérivent dans toutes les directions; une dizaine de souvenirs se livrent à ma conscience. L'un d'eux, toutefois, fini par s'installé au centre des réminiscences. Les lèvres charnues de Linda rejoignent ma bouche. Sa langue fouille, amoureuse, ma caverne buccale. Excitée, éminemment tentatrice, elle cherche le jeu. Stimulé par les touchers inquisiteurs, je me laisse aller au plaisir du baiser. À mon tour, poussant l'audace, je tends une main nerveuse vers le sexe de Linda; en cet instant, elle est vraiment avenante. Le sable frais de la plage aidant, nos corps nus se meuvent de plus en plus. Nous nous abandonnons l'un à l'autre, absents de la réalité, enflammés...

Arrête-toi, Manu! Tu vas te faire écraser!

Debout au beau milieu du boulevard Saint-Germain, sur l'artère principale de la ville de Rimouski-Est, je suis là et je vois tous ces bolides qui roulent à toute vitesse de chaque côté de mon corps. Nu, je me sens nu comme un ver. Je ne sais pas quoi faire pour me sortir de l'impasse, alors je regarde en avant avec l'espoir que toute cette folie va cesser d'un moment à l'autre. En face, directement devant l'endroit où je me trouve, un homme m'observe : deux grands yeux calmes, d'un acier brillant, me transpercent.

C'est bien! Maintenant, reste là. Attends que cesse le mouvement du trafic. Toute la circulation s'est arrêtée brusquement. Les engins se sont immobilisés dans le temps, comme figés par l'hiver. Les signaux lumineux du boulevard, eux, continuent à changer. Ils passent du jaune au rouge et au vert. Je peux entendre au loin, la sirène d'une ambulance qui traverse la ville. Ça sort de l'ordinaire. Viens, Manu. Nous deux, nous avons à parler. Viens, on va se rendre sur le quai: ça va être plus tranquille pour discuter. J'hésite. Allez, viens! C'est pas le temps de rester là, planté comme un céleri : on a des choses à se dire et c'est pas demain qu'il faut que ça se fasse! L'homme, en disant cela, s'est tourné le dos et a commencé à remonter la voie menant au quai. Je regarde autour pour vérifier si le trafic est bien arrêté puis, voyant que c'est le cas, je franchi la distance qui me sépare de l'autre côté du boulevard. L'homme, lui, a eu tout le temps de se rendre au quai.

* * *

Mais enfin, pourquoi me veut-il ici, avec lui?

Pose-toi pas de questions, Manu. Si tu dis tout haut ce qui te passe par la tête, tu sais pourquoi ça se produit : les autres ne sont pas corrects et il faut que tu gardes le silence. En me rapprochant, je trébuche de l'avant. J'ai cru un instant que c'étaient les rails de fer incrustés dans le béton qui avaient provoqués mon trébuchement, mais la pointe de mon espadrille droite s'est plutôt logée dans les interstices d'une grille d'égout. Maudit! C'est ce qui arrive quand on ne regarde pas où on va. Toi, toi, tu as... Tu as mis une grille devant moi! Il s'est appuyé à un des nombreux lampadaires à double têtes du quai. Tu l'as placée là, juste pour faire exprès! Ça te dérange? Si ça me dérange? Tu veux que je te dise, je crois que t'es dangereux. Si tu es assez fort pour me faire sortir de chez moi... Et tu ne veux pas savoir pourquoi, non plus, n'est-ce pas? Ouais, ça te ressemble. Comment, ça me ressemble? J'ai dégagé mon soulier de la grille. On dirait que tu me connais un peu trop, toi! Tu te tutoies maintenant? Toute ta vie, tu as fais le con. Et là, tu fais encore le con. Tu n'as jamais cessé de faire le con, est-ce que tu le sais, ça, Émmanuel Léveillé?

Je me suis ressaisi et j'ai regardé l'homme dans le blanc des yeux. Un sentiment féroce est à grimper le long de mon échine : je vais frapper quelqu'un... Je me suis avancé encore d'un pas, à quelques centimètres de son nez. Répète ça, pour voir.

Trop long. J'aime encore mieux te laisser voir.

Et, sur ces mots, à ma grande stupéfaction, un écran de vapeurs liquides, d'un vert phosphorescent et opaque, s'élève des flots. Des images de mon enfance se propagent à l'intérieur du mur irréel. Je me revois, âgé de huit ans, en train de me mêler à une querelle ayant lieu dans la cour de l'école Sainte-Agnès. C'est la période de la récréation et un groupe de jeunes s'en prend à un élève, pour le ridiculiser devant le reste de l'école. Je suis en train d'entrer dans le cercle qu'ils ont formés autour du jeune élève. Pointant du doigt le plus grand des agresseurs, je menace de lui assener des coups. Cette scène est d'une telle intensité que je ressens encore les coups que les jeunes, en riposte, m'ont donnés. Une sacrée raclée. Oui, une maudite volée!

Ça, c'est con! remarqua l'homme, toujours appuyé au lampadaire.

Je pense que c'était de la bravoure, juste de la bravoure.

L'image se dissout pour faire place à une autre scène. C'est le soir. Cette fois, adolescent, je marche dans un quartier résidentiel, un sac rempli de circulaires de commerces sur l'épaule. Je me vois bifurquer subitement dans une ruelle, pour me diriger vers un tas de poubelles. Le dos penché au-dessus de l'une d'entre elles, dépourvue de couvercle, je dégage le sac de mon épaule et j'y jette toutes les circulaires. Scrupuleux, j'examine les alentours. Puis, je glisse une main dans une poche de mon pantalon et j'en retire un carton d'allumettes.

Les flammes montent rapidement dans le soir, un sourire satisfait se dessine sur mes lèvres. Derrière moi, un logis s'illumine, mais mon double ne le sait pas puisqu'il examine tranquillement les circulaires qui s'envolent en papiers noircis. Une voiture de police, gyrophare allumé, inopinément, obstrue la ruelle. Quelques instants plus tard, deux policiers constatent le délit et ils m'empoignent pour me conduire au poste. L'image des policiers m'emmenant à leur voiture n'a pas le temps de s'évaporer qu'une autre image s'immisce: je suis assis sur un banc attenant à la salle des tortures, je considère mon père qui est au comptoir du poste et qui discute calmement avec l'agent en fonction. Après un long moment à palabrer, mon père se retourne vers moi, un regard fatigué sur la figure.

Bravo, Manu! De mieux en mieux! L'image, tout à coup, se fixe dans l'air. Ça créé un bel effet, n'est-ce pas? C'est le phytoplancton, c'est lui qui donne à cette scène une si belle teinte. C'est beau, han?

Les sourcils relevés à l'extrême, la bouche béate, j'ai demandé :

Pourquoi tout ça? L'homme n'a même pas daigné répondre à ma question. D'un simple regard, il a remis l'écran en mouvement. La vision de mon père attristé est disparue pour montrer un jeune collégien occupé à débattre un sujet en classe. Debout devant le groupe, dès les premiers instants de mon exposé, je m'étais admirablement fourvoyé dans mes mots. La classe entière, surprise puis gênée, m'avait regardée sans réagir; face à une si triste performance, respectueuse quant à l'image de l'étudiant en défaut, en l'occurrence moi, l'assistance n'avait pas su comment agir autrement. J'avais dû continuer ma démarche, accompagné d'un silence de plomb. À la fin de mon cours qui, je m'en souviendrai toujours, traitait du "rêve du Dayak", quelques coups de mains échangés m'avaient révélé toute la réalité de mon lamentable échec.

Pourquoi, pourquoi tout ceci? À quoi ça rime, tout ça? Je ne t'ai rien fait, à ce que je sache! La petite voix, est-ce que c'est toi? C'est moi, c'est toi, répondit l'homme, et bien d'autres gens... Mais, c'est mon calvaire! Non, tout ça ne se peut pas! Je fais demi-tour vers le boulevard. Le trafic est toujours gelé. Parce que tu es un sans coeur, Jolicoeur. Moi, un sans coeur? Ouais. Va te faire foutre! Il faut bien que quelqu'un te remette à l'endroit, mon petit, tu as besoin d'aide... Je me suis écrié, en me retournant : Toi, toi, j'ai rien à faire avec toi, salaud! Veux-tu que je te chante quelque chose?

Maudit! Les bras levés, je me suis propulsé sur la gorge de mon tortionnaire. Mes mains, hélas, se sont refermées sur le vide. L'élan que je me suis donné me projette durement contre la face du quai. Un rire fou se répand tout autour, l'homme s'est mis à rire de moi, un rire cruel qui emplit mes oreilles et qui se répercute jusque dans les moindres fibres de mon corps.

Le ventre collé contre la neige du quai et les mains rivées à ma tête, à travers un brouillard de larmes, éperdu, je m'écrie : Arrête, j'en peux plus, j'en peux plus! Arrête-toi!

Regarde!

La voix de l'homme s'est imposée avec tant de puissance dans mon esprit que je n'ai pas le choix d'obtempérer à l'ordre. J'ai relevé la nuque et, levant mon regard, j'ai eu l'impression qu'il y avait sur l'écran la forme d'un grand goéland à manteau noir revenant du lointain. C'est plutôt l'horizon. Il est noir, éloigné, et il accueille une belle boule rouge qui touche sa ligne sombre, l'incurvant à peine. L'océan, d'un bleu ténébreux, recouvre de son étendu liquide une grande part de l'image. Sur l'eau, il y a une ligne zébrée, couleur de sang, qui émane de la sphère flamboyante. Tout en bas de l'image, là où cette ligne difforme se termine, un couple se prodigue des caresses sur une plage déserte. Je redécouvre l'océan, la nuit que nous avions passée Linda et moi sur cette plage du village de Sainte-Luce. Je me tourne lentement vers l'homme. L'étranger m'observe, malicieux. Il semble flotter sur le quai. Un sourire ironique est perché sur ses lèvres. Oui, dit-il, c'est ça : je peux te faire revivre tous tes souvenirs, Manu. Troublant, hein?

Sous un calme illusoire, je cache mal une peur qui ne cesse de grandir avec les secondes. Tu aimerais pouvoir t'évanouir, n'est-ce pas? Tu voudrais bien être en train de dormir, han? Dommage, ce soir, je te garde avec moi...

Pourquoi?

Mais il parle, ma parole! MANU parle! C'est ça, essaie de contrôler ta peur, tu ne pourras plus la contenir longtemps.

L'adrénaline, c'est vrai, je le sens, s'insinue vers mes tempes. J'ai demandé, les dents serrées et prêtes à claquer, une dernière fois : Pourquoi? Parce que j'aime ta mère, Manu! Quoi? Tu te fous de ma gueule, han? C'est ça, tu veux que je déboule, c'est pour ça que t'es ici. Oui, c'est pour ça! Eh bien, qu'est-ce que tu attends? Continue, j'ai plus rien à perdre! Mets-en des voix, je suis capable de les prendre. Je tente de me relever mais la neige m'empêche d'avoir une bonne prise sur le sol.

Es-tu prêt à ravaler ta colère?

Le silence a répondu à cette dernière question. J'étais occupé à me redresser. L'homme ajoute : Tu en veux à tout le monde. Tu es tellement obsédé par la présence des gens que ton esprit entend toutes leurs voix. C'est une vraie Tour de Babel dans ta tête, Manu! Il s'est avancé de manière à être au-dessus de moi. Tu es déjà en plein délire, Manu. Tu vis une crise aiguë et tu as besoin d'aide... Non. C'est tout le monde qui a besoin d'aide! La Terre entière a besoin d'aide, pas moi! Fous-moi la paix avec ton aide, j'ai pas besoin de toi ni de personne pour vivre!

C'est ce que tu penses.

C'est ce que je sais!

Je me suis éloigné pour m'appuyer à la bitte d'amarrage que je viens d'apercevoir. En même temps, je songe que si j'ai une chance, une seule chance de me dépêtrer de ce merdier, je la saisirai à cent kilomètres à l'heure. Si tu crois, maudit, que je vais me laisser faire comme une lavette, tu peux te le mettre où je pense! L'étranger n'est qu'à une dizaine de pas de moi, à moins d'un demi-mètre du bord de l'eau. Il n'y a rien qui peut empêcher une chute accidentelle. Donne-toi pas la peine, je vais sauter moi-même, annonce subitement l'homme. De toute façon, stupide ignare que tu es, c'est toi qui aurais fait le plongeon.

L'homme s'est jeté tête première dans le fleuve. J'entends le "splash" sonore du corps touchant l'eau et en moins d'une seconde, je rejoins l'endroit où l'homme s'est tenu. J'examine la surface de l'océan, je me doute que la chose, l'être, va réapparaître d'un instant à l'autre. Mais les secondes s'allongent et l'instant tarde à venir. Une minute puis deux minutes s'écoulent. Le silence s'amplifie. Je m'étire le cou. Sous moi, il n'y a que les vagues qui viennent se cogner, ridicules, répétitives, sur la façade bétonnée du quai. Je me rends compte que l'homme ne reviendra pas à la surface : il s'est évanoui dans l'eau, loin derrière la couche de phytoplancton. Je lève les yeux dans la direction de l'écran phosphorescent, il n'y a plus que la mer. Elle a retrouvé sa placidité coutumière. C'est comme si le calme de ce soir n'avait jamais été perturbé... Dérangé, je détourne mon regard. Vers le sud, sur le boulevard, les voitures sont toujours immobilisées et les feux de circulation s'obstinent à clignoter. Il y a longtemps que la sirène de l'ambulance s'est tue. Tout comme la neige, le vent a cessé sa course. Le calme plat s'est installé aux environs du quai. Sans m'en apercevoir, j'ai étouffé le passage de l'air dans mes poumons. J'épie, la gorge contractée. Mais qu'est-ce que je fais ici, à attendre? me suis-je demandé, au bout d'un moment, en laissant entrer une quantité incroyable d'oxygène à l'intérieur de ma cage thoracique. Je me rend au bout du quai, où est amarré le navire des garde-côtes.

Miaowwoouuu...

Affolé par ce miaulement impromptu, inquiet, je cherche la provenance du son. Et je trouve le chat; ce dernier m'examine avec indolence, de la passerelle du bateau. Ça y est, un chat miaule et je pisse dans mes culottes. Je vérifie : je ne me suis pas laissé allé. Soupir. Je veux ton bien, mon gars, je veux ton bien. Qui a dit ça? Le chat jaune? Adorable petit crétin, va! Pour voir si un chat se mettrait à te parler, stupide. C'est vrai, tu es ailleurs... Mais qu'est-ce que, mais qu'est-ce... Mais qu'est-ce que quoi? La tête te tourne? Tu ne sais plus où tu en es? Qu'est-ce qu'il y a, Manu, tu divagues?

Soudain, le navire sur lequel se trouve le chat se met à tanguer dangereusement; les amarres se tendent et se détendent tels les membres d'une pieuvre gigantesque. Là-bas, du côté de la ville, une sirène d'ambulance éclate dans l'air, tuant tout sur son passage. Les voitures se sont remises à bouger à pleins gaz. À force de les regarder se précipiter de l'avant sans arrêts, je comprends que les feux de circulation ne fonctionnent plus. Des vagues hautes de plusieurs mètres lèchent à présent les murs latéraux du quai, cherchant à atteindre sa surface bétonnée; à me rejoindre, moi. Je m'éloigne du navire.

Le vent est revenu s'abattre en force sur le port et partout ailleurs. Maudit, maudit, maudit! Un carambolage monstre se produit sur le boulevard Saint-Germain. Malgré le vent et l'eau qui me pique les yeux, j'entrevois les automobiles qui se tamponnent les unes contre les autres. Le goût de la mer est désagréable. Certaines jaillissent en pièces de tous les côtés, d'autres s'écrasent sur des lampadaires et d'autres encore amorcent une course infernale vers le fleuve. Je me dis que je capote. Je capote! Oui, et tu divagues. Ne l'oublie surtout pas. Cette autre voix, celle qui s'accapare plus que toutes les autres, ma conscience. "Divague, divague... Envoie, Jolicoeur, dis : vagues! Et les vagues viendront à toi, ah, ah, ah. Ça rime en câline de bine. Tu sais ce que c'est que des bines, han? Des fèves au lard, idiot, des fèves au lard, gros lard. Change de bord, tu vas te faire emporter par les vagues! Non, non! Ne m'emportez pas, je suis trop jeune pour mourir. Et moi qui te croyais trop vieux! Il paraît que t'as plus l'âge de te poser des questions! Maudit, maudit. Et Dieu créa l'enfer sur Terre! Bonne mère, que les meubles sont à l'envers! Et tourne, tourne la toupie. Wooooouuuuhhhh, wooouuuuhhhh! Le vent s'est emparé de moi; il me traîne partout sur le quai, ses bras joueurs me bousculent en tous sens. Et la ramille se berce aux caprices du vent! Une paille de plastique, je suis devenu une paille de plastique!

Tout ça, c'est pas vrai!

Le rugissement des vagues empêche ma voix de poindre. Je persévère:

Je crois plus à ça! Fais disparaître ce cauchemar, que je puisse enfin revenir à mon appartement, à ma paix!

Je frôle le métal d'une voiture venue trop près de mon corps. L'aile arrière du véhicule me catapulte vers la voie asphaltée du quai et je me retrouve adossé contre cette dernière sans avoir eu le temps de me plaindre du choc. Presque à l'agonie, les yeux tournés vers le ciel, je songe à Linda puis à ma vie, des larmes brouillant ma vision de la coupole céleste. Merde, merde, je veux mourir! Mon Dieu, aide-moi à reprendre le dessus, emmène-moi avec toi si tu veux mais ne me laisse pas dans ce cauchemar! Où est-ce qu'il est, l'étranger? C'est de sa faute, tout ça. C'est de leur faute à eux tous! Le gouvernement et ses maudits riches, c'est eux qui foutent le bordel. Ils te tiennent les "shnolles" à terre, c'est pas une petite affaire! Tu veux crier et ils répondent au meurtre; tu veux leur dire ta manière de penser et ils t'envoient des lettres de menaces. Oui, des vraies menaces : refusez l'emploi que nous vous proposons et nous vous couperons de cent dollars par mois. Admettons que je l'accepte, votre maudit contrat, est-ce que vous allez me placer dans un bureau? Non. Mais nous avons un poste à combler dans le secteur scolaire. Ah oui! Et quoi donc? Brigadier. Brigadier scolaire. C'est le gars qui fait traverser les enfants, ça? Je le veux pas votre maudit job! Tu te mets un doigt dans... Ah, au fait, avez-vous toujours une adresse? Parce que si ce n'est pas le cas, on ne peut plus rien faire pour vous aidez. J'ai encore une adresse! Bon, tant mieux pour vous, mais nous n'avons pas le choix, vous allez devoir signer ce formulaire. Le mois prochain, vous recevrez un chèque un peu plus bas. Vous comprenez ce que je vous dis? Je comprends...

Mangez toute de la merde, "gang" de crisse! Mangez donc toute de la merde!Écoutez moi, c'est Manu Jolicoeur qui vous le chie dans la face! Manu Léveillé, ambassadeur du BAS DU FLEUVE, pour vous servir! Des bâillements suivent cette mémorable criée. La voix me demande :

Est-ce que tu t'endors?

Je ne m'endors pas. Pas encore. Mes dents grincent la nuit quand je dors. Tu comprends bien que ça me réveille. Encore un autre : bang! Maudite mer, maudit que t'es salée, toi! Damnation, je croyais vous avoir demandé de ne pas venir me chercher dans les toilettes! L'autre voix, encore l'autre voix. Bon, ma vitre est un jardin de givre... L'écran vert est devenu blanc. Du plus profond de mon fond, je vous en conjure monsieur, ne m'obligez pas à faire cet exposé... Arthur? Où es-tu? Arthur? Je fais l'école buissonnière, monseigneur... Seigneur, je ne suis pas digne de te recevoir mais dis seulement une parole et je serai guéri! Dieu est parmi nous, Dieu est parmi nous! Minou, minou, minou...

*

Laissez-moi, laissez-moi tranquille! Vous tous, tous autant que vous êtes, laissez-moi. Ne me faites plus de mal, s'il vous plaît. J'ai assez souffert, je suis écoeuré, je veux plus souffrir. Je veux dormir, je voudrais dormir. Laissez Linda tranquille! Elle est morte. Je l'aimais et elle m'a quitté pour un autre. Elle m'a laissé parce que j'étais froid et elle sait que je sais. Pourquoi je suis devenu ce que je suis, ça aussi, elle le sait.

Au bureau, c'était la même chose. Ils riaient tous quand ils me voyaient assis à une table, en train de lire les poètes. Nelligan, De Bussières, Des Rochers, Lasnier, Saint-Denys Garneau... Je connaissais la vérité. J'étais au courant de leur manège et ils ne le savaient pas. Je hais ce monde superficiel. Je suis incapable d'aimer ma race. Les autres, ils ne cherchent pas à me comprendre. Ils disent tous, dans leurs yeux, que je suis mauvais... Il y a tant de crimes et tant de lâchetés sur cette Terre, que je ne veux pas en commettre. Comment faire confiance, j'ai oublié comment on doit s'y prendre. Je ne me fais plus confiance et je m'évertue à vouloir garder le silence. Eux, au bureau, au B.S., partout, ils riaient de moi, et moi, moi je souffrais leur violence. La belle vie, la chienne de vie!" À genoux, la tête baissée, je n'entends plus qu'une insulte, un martèlement continu d'Émmanuel le lâche, Émmanuel le lâche, Émmanuel le lâche, qui ne cesse de se mouvoir en tous sens dans mon crâne, qui m'écrase. J'écoute ces mots cependant qu'à l'extérieur, confusément, je saisis que les éléments se calment. Vents et vagues s'essoufflent, le silence s'est installé à nouveau dans ma tête. On dirait que la réalité est revenue...

* *

"Tu as entendu ce qu'il vient de dire?

- Moi? j'ai rien entendu du tout... Pourquoi tu dis ça?

- J'ai cru qu'il parlait de la vie, de la chienne de vie.

- Ah, bon. Je me demande pourquoi il a ce manteau sur lui, avec toute cette chaleur... Va donc savoir. Regarde tous ces meubles à l'envers... On dirait qu'une tornade est passée ici. Tu l'as bien en main?

- Ouais.

- Bon, on y va!"

Ils ont stationnée l'ambulance devant un immeuble à huit logements. Sa façade donne sur le quai de la ville. Les deux hommes, tous deux habillés de blanc, se regardent et d'un accord tacite, élèvent la civière. Émmanuel Léveillé ne semble plus respirer. 

Les voisins sont descendus au rez-de-chaussée et quelques-uns se trouvent déjà dehors, ils jettent des regards nerveux, perplexes, vers le vestibule. 

Il est trois heures du matin. Une neige cotonneuse se colle aux robes de chambre des uns et sur les manteaux des autres. Seul le gyrophare de l'ambulance perturbe la clémence de ce soir d'hiver.

Plus personne maintenant ne va pêcher l'éperlan. Les grands froids interdisent une telle initiative.  Le quai ressemble à un glaçon enneigé. 

Le navire de la garde côtière y est amarré, comme d'habitude. Il y a longtemps que les chalutiers sont repartis et que les voiliers ont été remisés.  Un homme regarde, passif, le bout du quai de Rimouski-Est. «La seringue a été efficace, comme toujours mais les chances qu'il y demeure sont bonnes, cette fois.» pense-t-il.

    L'homme s'est appuyé à un lampadaire. 

Il a toujours su que cet hurluberlu finirait par se retrouver dans une civière. Depuis le jour où il l'a vu, cette première fois, au magasin. L'homme avait eu cette exécrable manie de constamment discuter le prix de la marchandise. La tête baissée et la voix très mauvaise, par tous les moyens, ne voulant pas remettre la somme entendue, l'individu finissait toujours par quitter les prémisses. 

Jamais, tellement ce dernier persistait à garder ses traits rabattus, le commerçant n'avait pu voir le visage de cet extraordinaire client.

Hier au soir, le hasard avait fait en sorte qu'ils se croisent sur le quai.  Ils s'étaient regardés, ils s'étaient reconnus l'un et l'autre, puis ils avaient continué leur chemin. Et, aujourd'hui, lors d'une autre sempiternelle visite du personnage, la discussion s'était envenimée à un point tel qu'il avait dû repousser physiquement l'individu hors du dépanneur, jusque sur le trottoir.

«Oui, le bizarroïde s'en va là où il le faut...»

Un camion passe près de l'homme et le pan droit de son paletot s'ouvre puis se referme. Les gens se sont tus, ils observent la civière.  On apporte l'hurluberlu.  L'homme porte une main à son couvre-chef pour l'enfoncer un peu plus sur la tête tandis qu'il note avec intérêt l'ouverture des portes arrières de l'ambulance. Il n'y aura plus de crises au dépanneur. Et les voisins vont pouvoir dormir ce soir. On ne le verrait plus se promener sur le quai, criant à tue-tête et à coeur perdu des nuits longues. 

Adieu donc, vociférations! 

L'homme assista aux claquements des portes de l'ambulance en pensant que l'idiot dormirait, lui aussi, cette nuit...    

 

Fin

 

 

 

 

L'homme est ce qu'il projette.