LE HUSKY


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

" Croyez-vous qu'il va y avoir de la neige? " demanda Michel à l'homme qui se tenait près de lui, sur sa gauche.

" Non, répondit l'Américain, le vent va pousser les nuages vers l'est et nous allons avoir du soleil... " Il se retourna, regarda en direction de l'hôpital et amena ainsi le jeune homme à constater la justesse de son propos.

Effectivement, à l'ouest, un ciel azuré s'étalait, exempt de taches alors qu'au-dessus d'eux se bousculaient de vastes pans nuageux, poussés par le souffle d'un vent puissant et régulier. L'événement se produirait sous la chaleur de l'astre diurne, c'était déjà ça!

" Oui, je crois que vous avez raison.

- Sûr. J'ai raison...

- Vous avez hâte?

- Non.

- Ah! " fit Michel, surpris par la réponse.

Doug Willet était un homme étonnant, quand il se donnait la peine de divulguer ses états d'âmes. Au moment où vous vous y attendiez le moins, il vous sortait une de ces répliques à vous faire tomber sur le derrière et cela, avec un flegme tel qu'il était difficile de savoir si oui ou non il vous envoyait paître, ou si réellement il était sérieux dans ses déclarations.

Car Willet, la cinquantaine avancée, bien qu'affable la plupart du temps, était d'une nature taciturne; c'était comme si l'homme avait été constamment plongé dans un univers second. Toutefois, lorsqu'on réussissait à lui soutirer quelques phrases, on se rendait vite compte de sa présence d'esprit. D'une intelligence très vive, en un ou deux mots il pouvait résumer une situation extrêmement complexe et la simplifier avec une telle précision, tant d'aisance que l'on aurait volontiers cru entendre une encyclopédie se prononcer. D'ailleurs, il était de son état, professeur au sein d'une importante université américaine.

Mais à le voir, avec son chapska polonais, son parka beige enveloppant une carrure appréciable et ses mitaines, ses bottes indiennes frangées, on aurait pensé être en face d'un de ces coureurs des bois d'autrefois et non devant un intellectuel rompu à l'art de diriger une salle de cours pleine à craquer de génies en herbe. Son visage tanné renforçait de beaucoup cette impression qu'on avait de lui : le front était large et surmontait d'épais sourcils broussailleux. Sous ces derniers, perçaient de petits yeux couleur de charbon; le nez aquilin d'où s'éloignait une barbe longue et indisciplinée, avait la teinte empourprée des pommettes et des lèvres.

En fin de compte, sa physionomie, qui semblait avoir été sculptée par le vent, resplendissait de santé.

En ce jour de février, alors que les deux hommes se tenaient sur la partie ouest du lac Osisko, localisé entre les bras de béton de la ville de Rouyn-Noranda, le printemps semblait être descendu sur l'Abitibi.

Les saules du parc Trémoy, au nord, avaient perdu leur manteau de neige et les branches ainsi dégagées laissaient s'écouler l'enduit de glace acquis au commencement des grands froids. Un peu partout sur l'étendue oblongue du lac, des plaques d'eau ressortaient de la neige jusqu'à la presqu'île, à l'autre extrémité, là où la piste bifurquait puis se prolongeait pour ensuite s'enfoncer dans les bois.

La gadoue, songea Michel, n'aiderait pas les coureurs. C'était probablement ce à quoi son compagnon avait voulu faire référence tout à l'heure, en se donnant la peine de répondre négativement. Et puis, la veille, une pluie anormale en cette période de l'année, était tombée. Pendant la nuit, le froid ayant reprit, la surface du lac s'était recouverte d'une croûte de neige dure et coupante. Ce mélange serait redoutable pour les coureurs. Les premiers attelages éprouveraient beaucoup de mal à se frayer un chemin dans ces conditions, le danger étant que les bêtes après s'être acquitté de l'eau, risqueraient probablement de se fendre la chair des coussinets en attaquant la couche de glace.

" Combien de participants?

- Dix-neufs.

- Pour la grande course?

- Avec vous: sept " répondit Michel, tout en continuant à observer la face du lac.

L'Américain plissa des yeux.

Il aurait voulu voir au-delà de la presqu'île pour s'assurer du tracé. Était-ce l'itinéraire des années antérieures?

Dans son esprit, la réponse à cette question revêtait une importance primordiale. Car, bien que par le passé et à deux reprises il avait été celui qui avait remporté haut la main l'Internationale Kékéko, il appréhendait maintenant un trajet rendu un peu plus difficile que celui auquel il avait fini par s'habituer. Avec ces obstacles qui se dressaient devant lui, cette température à son avis, trop clémente et le fait qu'un de ses meilleurs chiens boitait un peu, ses chances de gagner une fois de plus la course abitibienne se faisaient somme toute, assez minces.

" Le même trajet? s'enquit-il au bout d'un moment, avec une pointe d'inquiétude dans la voix.

- Je ne sais pas " fit Michel, embarrassé.

Il ne participait que depuis cet hiver à l'organisation de l'événement. Peu enclin à s'instruire sur le sujet des courses de chiens à traîneaux, considérant l'épreuve primitive, donc digne de peu d'intérêt, il avait préféré se tourner vers les activités entourant la circonstance. Par contre, il avait tout de suite été saisi par l'homme, cet universitaire qui se tenait à son côté. Lors des deux derniers passages du coureur en sol abitibien, il avait assisté à la remise des prix et avait été charmé par les manières distinguées de Willet. Il avait appris par les journaux que le coureur était en fait un intellectuel et cela avait suffi à piquer sa curiosité d'un cran. Ce matin, en reconnaissant l'Américain, il était allé se présenter puis avait insisté pour faire avec lui ces quelques pas sur le lac.

A présent, l'amertume de ne pouvoir satisfaire à la curiosité légitime de l'Américain le poussa à se mordre inconsciemment les lèvres.

" Ça ne fait rien... " affirma Willet.

Du coin de l'oeil, il avait eu le temps de noté la gêne sur le visage efféminé de son hôte.

" J'ai le temps de me renseigner, reprit-il.

- Je peux me rendre à la roulotte, si vous voulez.

- I'm not in a hurry...

- D'accord. Si vous le dites...

- Je le dis. "

Michel haussa le menton et remarqua que la masse des nuages dépassait déjà presque la totalité de la surface du lac. Elle était à présent au-dessus de la presqu'île et rejoignait l'horizon. La fumée bleue-grise des cheminées de la compagnie Minéraux Noranda, sise au-delà du parc et des quartiers de maisons jalonnant cette partie de la ville, tranchait le bleu du firmament et piquait les restes du rideau blanchâtre. Le soleil ne tarderait pas à se montrer...

" On y va?

- Où ça?

- A la roulotte, by God! A la roulotte!

- Oui. Oui, bien sûr! "

Les deux hommes quittèrent l'emplacement de la ligne de départ, le plus jeune suivant l'autre, un air abruti sur les traits. Déjà, des gens se pressaient devant la roulotte, située non loin de la fontaine du parc et bloquant la vision du monument érigé en l'honneur du prospecteur Edmund Horne. Au début des années 1900, le prospecteur avait détecté un gisement volumineux en accostant sur la rive nord du lac Osisko. Peu après, Rouyn-Noranda naissait de sa découverte. Aujourd'hui, la municipalité proclamait avec fierté son titre de capitale nationale du cuivre. Ainsi, avait-elle voulu montrer à tous son orgueil en plaçant devant le profil de la mine une anode de cuivre géante bien en vue de la circulation automobile empruntant l'avenue du Lac, sur la rive opposée.

À la roulotte, cela se voyait, tous étaient anxieux. Certains avaient commencé à sortir leurs chiens des niches montées en série sur les caisses des camions tandis que d'autres, s'appliquant à enduire de cire les patins de leurs traîneaux, écoutaient nerveusement le brouhaha causé par la distribution des gilets numérotés. Enfin, plusieurs participants s'attardaient à boire une tasse de café en attendant leur tour, conversant avec entrain au sujet de tout et de rien et jetant quelquefois des regards admirateurs, un peu craintif sur les attelages déployés en demi-cercle derrière la ligne de départ.

" Quelle course? " demanda le préposé aux dossards en voyant arriver l'Américain. Il n'ignorait pas la réponse, ayant reconnu la barbe et l'allure d'ours de l'homme mais il posait quand même la question, au cas où...

" La grande.

- Sept chiens, alors?

- Yes.

- Vous avez payez l'inscription? "

A cet instant, un petit homme maigre et vif, intervint dans la discussion. Visiblement frustré de s'être vu écarté aussi facilement au moment où il allait obtenir son dossard, il se plaça devant le préposé et s'écria:

" On se fout de ma gueule?

- Non, non monsieur. C'est que...

- Y a pas de: c'est que! Donnez-moi mon gilet et que ça presse!

- C'est bon, monsieur. Je vous le donne votre gilet! Excusez-moi, monsieur Willet, il faut que...

- Willet! Doug Willet? " coupa encore le frustré. Mais cette fois, sa figure exprimait une grande surprise.

Il se tourna vers l'Américain, lui prit la main et tout en la secouant presque à l'arracher, se fondit en excuses:

" Mon Dieu, m'sieur. Laissez-moi vous serrez la main! Depuis le temps que je veux vous voir, et puis, excusez-moi han? Vous savez ce que c'est: la bougeotte avant la course, les p'tits détails à régler, les chiens qui jappent et tout et tout...

- O.k, ok, dit Willet, en tentant par tous les moyens de retirer sa main gantée de la poigne de son interlocuteur.

- Oh! Pardon. "

L'homme lâcha prise et reprit de plus belle:

" Moi, vous savez, c'est la première fois que je participe! Mais je ne fais pas la grande course, comme vous. Non, je fais la petite, celle de 117 kilomètres. Je me rends à l'autre bout et puis c'est tout. Vous comprenez, j'ai pas encore mes sept chiens. Y a bien la vieille Rosie qui se prépare à m'en donner d'autres mais avant que je puisse les atteler, ça va bien me prendre une couple d'années. Alors, je me contente de la petite course. Mais un jour je vous dis, un jour vous allez voir, je vais me retrouver sur la même piste que vous monsieur Willet et...

- Sorry, sir. But I must be going now... " jeta Willet, préoccupé et voyant que l'homme n'arrivait plus maintenant à débiter que des futilités. Puis, se tournant vers le préposé, il demanda:

" Le même trajet? "

L'homme acquiesça. Il prit le dossard que lui tendait toujours le préposé et, sans plus attendre, se libéra de l'emprise du Québécois volubile.

Michel Bujold, intrigué, resta momentanément sur place. Il avait assisté à l'échange et une question l'assaillait: Pourquoi Willet avait-il utilisé sa langue maternelle pour se défaire du gêneur? Il parlait un français acceptable! A la réflexion, il avait sûrement voulu montrer sa condescendance en agissant de la sorte. L'exubérance du Québécois l'avait tout simplement offusqué. Quel tempérament hautain! " Il n'y a pas à dire, cet homme est tout un numéro... " pensa-t-il, jongleur, en quittant le site de la roulotte. Il avait étanché son goût de mieux connaître l'étranger.

Il se dirigea vers l'anneau de glace aménagé deux semaines plus tôt par les employés municipaux en prévision de la Fête d'hiver. D'énormes colonnes de son propageaient une musique enjouée sur l'ensemble du site, pendant que des gens arrivaient de partout pour assister à la course et aussi, pour profiter de la foule d'attraits mis à leur disposition.

Il y avait sur le lac, à gauche de la piste de course, une gigantesque glissoire en bois, élevée spécialement pour les enfants.

Un peu plus loin, à l'orée du parc, des chevaux attelés à de larges carrioles sur patins attendaient les promeneurs qui eux, ne faisaient que s'époumoner devant une multitude de sculptures de glaces commémorant les vertus de l'hiver. La plupart des gens par contre, s'étaient regroupés devant une peinture collective produite à même la neige. Il en émanait une débauche de couleurs toutes plus belles les unes que les autres: l'on eut dit un arc-en-ciel à la façon dont les teintes étaient réparties sur la neige. Plus haut sur le lac, des motoneiges se poursuivaient à toutes vitesses aux abords de la piste et là-bas, à une centaine de mètres de l'anneau de glace, quelques pêcheurs avaient creusés des trous et installés plusieurs lignes.

Près de l'endroit où se trouvait Michel, plusieurs enfants se faisaient ma-quiller par des clowns rieurs. Autour d'eux, trois mascottes se multipliaient en courbatures avec l'espoir secret de motiver les nouveaux arrivants à se rendre sur l'anneau, là où à présent, une dizaine de familles défilait à la queue leu leu, au fou rire des téméraires et aux pleurs des moins habiles.

Ainsi, plus l'avant-midi avançait et plus le lac s'emplissait de monde. Dans l'ensemble, l'ambiance était tout simplement féerique.

Doug Willet, quant à lui, avait tranquillement harnaché ses bêtes. C'étaient des chiens esquimaux, des " husquies " comme on se plaisait à les surnommer dans le milieu des coureurs. Le plus admirable d'entre eux était sans contredit, celui qui se trouvait à la tête de l'attelage; plus haut sur pattes que ses congénères, tout en lui respirait le commandement. Les yeux vifs, les muscles souples et bien distribués sur une forte charpente, l'aboiement à la fois sec et féroce, ces quelques qualités contribuaient à faire de ce chien le meilleur de son groupe. Envers ce chef impitoyable mais juste, l'écoute était attentive, ordonnée, voire même: superbe. Willet le savait. Ses concurrents aussi; eux, n'avaient pas eu la chance de tomber sur pareil spécimen.

Peut-être aussi était-ce pour cette raison que Douglas Willet avait pu se permettre de rafler les deux dernières bourses de mille dollars, cet animal étant l'incarnation parfaite du meneur de leurs rêves.

" Alors, mon gros. Tu contrôles les copains? T'es en forme? "

L'Américain s'était rapproché du chien de tête. Il passa sa main sur le poil court et brillant de son favori et reprit: " Oui, Kimo. Je sais: tu es prêt. Probablement plus prêt que moi je peux l'être. On attaque dans quinze minutes, mon chien. Dans quinze minutes. Seulement, le problème, c'est Buddy. Tu as vu? Je l'ai changée de place; sa patte lui fait mal. C'est pour ça. " Le meneur sembla comprendre: sa tête se tourna vers Buddy puis revint aussitôt vers le maître. Un coup de langue effleura le visage de l'homme. " Ah! tu as compris! Je n'en attendais pas moins de ta part, mon chien. Si on gagne cette course, je te promets un repos bien mérité! Tu auras tout ce que tu veux, même de la viande de phoque si tu le désires... " C'était une blague qu'ils avaient entre eux; le chien ne faisait pas la différence et l'homme, chaque fois qu'il avançait cette idée saugrenue, pensait à ce séjour accompli jadis dans l'arctique, à la faveur d'une bourse universitaire. Là-bas, on lui avait alors proposé une pièce de viande de phoque et il en avait été malade.

Le souvenir le faisait rire maintenant. Des années s'étant écoulées depuis cette malheureuse expérience, seule subsistait dans sa mémoire la stupéfaction des Inuits. Il caressa une fois encore la tête du meneur.

Ce dernier entre-temps, s'était couché; la gueule aplatie contre les pattes arrières, il regardait paisiblement son maître. Puis l'homme, soucieux de la qualité de la neige qui ne cessait de s'effriter sous les chauds rayons solaires, s'en fût ciré les patins du traîneau. Il fit le tour de son camion, se rendit à l'arrière et se mit à chercher la boîte recelant les tablettes de cire, mais en vain: elle ne se trouvait plus là où il l'avait mise deux jours plus tôt...

Gardant l'espoir, il revint à l'avant du véhicule et fouilla l'intérieur de la cabine. Toujours pas de boîte: celle-ci avait disparue! Embarrassé, il regarda aux alentours. La situation était grave. 
Dépourvus de cire, les patins seraient rébarbatifs au contact de la neige et freineraient considérablement l'avance du traîneau. Cela ne pouvait être! Il devait vite trouver une solution, l'heure du départ sonnant dans quelques minutes.

Perdu dans ses pensées, il ne vit pas l'homme qui s'était approché silencieusement de son campement. " Monsieur?

- What? Oh! Sorry, I didn't see you coming... "

Il s'agissait de ce petit homme rencontré un peu plus tôt à la roulotte.

" Vous semblez avoir un problème, monsieur. Est-ce que je peux vous aider?

- Well, yes. I think so... Pardon me: j'ai besoin, j'ai besoin de la cire!

- D'la cire? Pas de problèmes, j'en ai! J'reviens dans une minute, d'accord? Yes, yes! "

Rodolphe Galarneau couru jusqu'à son camion et sans perdre une seconde, en re-tira un paquet de tablettes de cire. Heureux comme pas un de pouvoir rendre un si petit service à cet illustre coureur, il tendit une tablette à l'Américain puis se retira, poli. Il n'avait pas fait trois pas qu'une voix dans son dos, se fit entendre:

" Sir! Monsieur! Merci beaucoup, hé? Beaucoup!

- Y a rien là! " rétorqua le Québécois, ravi de la gratitude de son vis-à-vis.

Willet s'était empressé de retourner le traîneau. Concentré sur la tâche du cirage, les mains nues, d'une manière rude mais efficace dans le va-et-vient continu de l'étalement, il massa le bois avec minutie, ne percevant désormais plus la cacophonie régnant sur le lac. 
La musique lourde d'entrain, les aboiements des bêtes qui commençaient à s'énervées à l'approche du début de la course et le mouvement perpétuel des centaines de personnes allant sur le lac d'un endroit à un autre criant, riant et gesticulant à la vue de connaissances retrouvées, tout cela n'était plus qu'un bourdonnement lointain. L'obsession de la course avait regagné sa place dans l'esprit de l'homme. Des années d'obstination avaient couronnés ses efforts pour se transformer en un magnifique coureur. Il était devenu le maître incontesté de la piste et tous, dans son pays comme ici au Canada, reconnaissaient sa valeur. Quatorze longues années d'expérience témoignaient aussi de son adresse. Lui, se disait que s'il était parvenu à la célébrité, c'était avant tout parce qu'il avait su prendre soin de ses chiens et accorder une attention très particulière à l'entretien de son matériel. Rien de plus. Au faîte de sa carrière, le prix à ses yeux, n'avait plus qu'une importance relative. À présent, cela comptait moins que le plaisir de courir. Néanmoins, si quelqu'un aujourd'hui s'était avisé de lui demander pourquoi, après tant d'années il persistait à se produire dans le circuit, il aurait peut-être confessé un désir inavoué de conserver jusqu'à la dernière seconde, sa suprématie sur les autres coureurs. 

Sa vie, il l'avait passé entre les cours à l'université et la nature. Cette dernière l'avait amadoué dès les premières courses. Attiré comme un aimant, il s'était épris de la forêt, avait appris à désirer sa beauté. Son odeur et son silence. Elle était une femme dont il ne pouvait éloigner le regard sans ressentir instamment un vide profond, un intense besoin de la retrouver. Pour toutes ces raisons, il courait. Quand il eut terminé son travail, la réalité le frappa de plein fouet. Pendant un court instant il fut choqué mais, à force de regarder ce qui se passait aux alentours, il rejoignit l'excitation générale et oublia bientôt qu'il avait eu soif de tranquillité. 

Jetant un coup d'oeil circulaire sur les autres concurrents qui s'affairaient aux derniers préparatifs, il réalisa soudainement que le temps était à peu près venu de prendre la piste. Il remit à l'endroit l'armature légère du traîneau puis retourna la tablette de cire à son propriétaire. Celui-ci maintenant, fumait une cigarette.

" Thank you, dit-il, en le rejoignant.

- Oh, y a pas de quoi! C'est normal qu'on s'entraide, vous savez.

- Oui. Merci encore, sir.

- Je vous dis merde!

- What? Quoi? "

Rodolphe regarda l'Américain droit dans les yeux, y découvrit l'incompréhension puis s'expliqua:

" Ça veut dire: bonne chance. Good luck!

- Oh, yes: good luck à vous aussi! " Puis, sans plus discuter, Willet regagna son traîneau.

Les chiens s'étaient dressés sur leurs pattes, gagnés par les jappements répétés des autres attelages. Ils sentaient l'approche de la course. Ils accueillirent le maître avec une effusion telle que le coureur dût les enjoindre à se calmer en les caressants tous, l'un avec une tape amicale sur le museau, le suivant avec un léger coup de pied au derrière jusqu'au chef de tête avec qui il demeura un peu plus longtemps. Cela fait, il s'accorda un court répit. Il se moucha le nez et guetta l'attroupement qui s'effectuait des deux côtés de la piste, à l'avant de la ligne de départ. Les gens jouaient des coudes pour atteindre l'endroit idéal d'où ils pourraient observer la lancée des premiers participants. Il sembla à Willet que toutes ces personnes étaient venues spécifiquement pour la grande course.

For aise, il se permit un sourire amusé: ils verraient tous de quel bois il se chauffait!

Déjà, il entrevoyait la fin de la course; il se voyait la bourse entre les mains, remerciant les représentants de la ville, les organisateurs et le public... Mais ces pensées heureuses furent de courte durée. Un regard vers sa droite lui avait annoncé la présence de trois jeunes gens entrés furtivement dans l'aire de repos des coureurs.

D'une apparence inquiétante et même très louche, les adolescents lorgnaient du côté des camions et jetaient un oeil fureteur au fond des caisses en épiant les gestes des propriétaires qui eux, étaient occupés à prendre les places qu'on venait de leur assigner pour le départ de la course.

Personne actuellement, n'avait remarqué le manège. Sauf bien sûr, l'Américain.

Le plus grand des trois garçons, un personnage efflanqué au visage patibulaire, d'un air assuré, s'avança vers son camion. Willet fit semblant de vérifier le harnachement d'un de ses chiens. Une colère sourde monta en lui, prête à éclater au moindre geste déplacé de l'intrus. Les deux autres simulaient un intéressement à la course, attirant l'attention des gens sur cette dernière, permettant ainsi au chef de passer inaperçu et de mieux se livrer à son larcin.

Gardant un oeil sur le chef des voyous, l'autre sur ses comparses, Willet ne se rendit pas compte du coup de feu qu'on donna pour le premier départ. 

Tout à son affaire, il n'entendit pas les gens applaudir, il ne vit pas le déplacement des traîneaux suivants, l'attention définitivement rivée sur l'action qui se déroulait à l'arrière de son véhicule. Subitement, il vit le garçon s'enfuir avec la batterie qu'il gardait pour les cas d'urgences. Avec une agilité peu commune, il sauta par-dessus ses chiens et se mit à la poursuite du voleur. Trois enjambées plus tard, il tenait le voyou par le collet et le ramenait sans façons sur les lieux du crime.

" You bastard, I should kick your ass 'til it goes red! lança-t-il, hors de lui, à la face de l'adolescent.

- Monsieur, monsieur! "Écoutez, la voici vot' batterie. Je vous la remets, là. Lâchez-moi, s'il vous plaît! "

Les complices du voyou s'étaient rapprochés, consternés par la déconfiture de leur compagnon. Ils regardaient apeurés, les gens qui s'étaient retourné au son de la voix de Willet. Plus intéressés désormais par la commotion que par la course, ceux-ci délaissaient maintenant la ligne de départ pour entourer l'aire de repos.

Le voleur laissa tomber la batterie par terre, ses yeux cherchèrent ceux de ses complices et les trouva, à moins de quelques mètres de l'endroit où on le retenait. Son regard montrait une peur sans borne. Il tenta en vain de se dégager de la prise de l'homme mais celui-ci le tenait d'une poigne solide. Prit dans l'étau, il abandonna ses convulsions pour lancer un appel silencieux et désespéré à ses compères.

L'espace d'une seconde, ils comprirent ce qu'ils devaient faire et coururent à sa rescousse.

Empoignant les bras de l'Américain, devant le public grandissant, ils forcèrent l'homme à lâcher prise. Une débandade s'ensuivit et Willet resta seul avec la batterie à ses pieds, ahuri et décontenancé par l'action des voyous.

Les gens demeurèrent un instant pantois devant ce dénouement malchanceux puis les yeux baissés, quittèrent l'aire de repos, ne sachant pas comment reprendre le dessus sur la honte qui s'était emparée d'eux. Ils retrouvèrent la ligne de départ dans un silence de mort. Bientôt, après la lancée de nouveaux coureurs, on put entendre l'excitation recouvrée de la foule et tout revint à la normale.

Mais Willet de son côté, les bras ballants et le visage allongé, resta devant la batterie. Il cherchait à comprendre l'inaction des badauds, leur incapacité à bouger pour lui venir en aide et n'arrivait pas à mettre le doigt sur ce qui les avait retenu d'agir. Tout s'était déroulé si vite... Peut-être était-ce là la cause de cette impassibilité? " Only God know's..." se dit-il. Il se tourna vers le traîneau, leva le menton au-delà, vers la ligne de départ et vit que moins de cinq minutes le séparaient de son tour. Alors, il se pencha et prit la batterie pour la remettre à sa place dans le coffre du camion. C'est à ce moment qu'il entendit pour la première fois le gémissement assourdi d'une de ses bêtes. Bouleversé, il déposa la batterie sur le sol et se rendit auprès de la plaintive.

C'était Buddy, la femelle du fond de l'attelage; celle qui avait été légèrement blessée lors de la dernière course. Couchée sur le flanc, elle haletait avec peine, les yeux bleus tournés vers son maître et chargés de souffrance. Douglas Willet laissa un cri s'échapper de ses lèvres: on avait écrasé la patte sensible de la bête durant l'altercation.

Un des jeunes devait avoir mis le pied sur cette dernière, exerçant une pression si forte sur le tendon que celui-ci s'était finalement rompu. De sorte que maintenant la bête était inutile.

Une larme coula sur le visage du coureur. Amèrement déçu, à genoux au côté de la chienne immobile, il ferma les yeux. Tous ses espoirs anéantis par la faute de ces maudits garnements; son rêve de réaliser l'exploit une dernière fois avant la retraite, volatilisé. Il aurait voulu être à des kilomètres de ce lac, perdu dans la forêt avec ses chiens, à pleurer son désespoir. Mais la réalité tout autre, l'obligea à rouvrir les yeux pour regarder sa déception en face. Kimo, le chien de tête, était venu s'asseoir près de lui pendant sa réflexion. Comme son maître, il regardait l'estropiée. 
La souffrance de sa compagne était grande, sa douleur s'exhalait et se répandait jusqu'à lui, pénétrant au fond de ses tripes.
L'instinct lui dicta qu'il n'y aurait pas de course aujourd'hui...

Rodolphe Galarneau, en compagnie des autres participants qui ne participaient guère à la grande course, observait la misère de l'Américain. Tous s'étaient tu, respectant l'homme et son drame, une sorte de lien indescriptible les unissant à son malheur. Debout derrière lui, les mains dans les poches et se balançant d'une jambe à l'autre, ils étaient insouciants de la vie qui continuait, ailleurs. Le chien de tête poussa du museau l'épaule de l'homme.

Willet passa un bras autour de son favori en exhalant un long soupir. Tout hélas, était fini. Bien fini...

" Monsieur Willet?

- Yes? " fit l'Américain, en tournant la tête.

Derrière lui se trouvait le Québécois. D'autres hommes étaient à quelques pas plus loin, immobiles.

- Prenez mon " Husky ". Craignez rien, c'est mon meilleur! affirma Rodolphe qui, accablé par la désolation de cet homme qu'il estimait, s'était aisément décidé à prêter le plus docile de ses chiens.

- I can't... je peux pas... accepter " dit Willet.

Rodolphe, nullement défait, insista:

- Allez! Vous l'avez bien mérité: vous avez empêché qu'on nous vole. Moi, je veux vous remercié! "

L'allusion aux jeunes voleurs fit son bout de chemin. 

Willet remarqua vraiment la bête qui se tenait au côté du Québécois, vaillante et pleine de volonté puis il se décida enfin à accepter l'offre inespérée:

- Thank you. Thank you very much. Merci, merci!

- C'est votre tour dans deux minutes! Dépêchons-nous!

- Yes, let's go! "

Alors d'un même élan, tous les hommes présents entrèrent dans une activité frénétique. Tandis que l'un s'occupait d'enlever le harnachement de la chienne blessée, un second préparait une couche rudimentaire dans la cabine du camion de l'Américain. Un coureur se précipita vers sa camionnette afin d'en extirper une trousse de premiers soins tandis qu'un autre homme saisissait la batterie pour la remettre en lieu sûr. Un imbroglio se produisit dans les rangs de l'attelage, manifestement provoqué par la présence de la nouvelle recrue mais après un ordre formel de la part du chien de tête, l'attelage récupéra sa discipline coutumière. En moins de deux minutes, le traîneau de Willet était fin prêt et se rendait à la ligne de départ. Avec ses précieux aides, Willet rallié de Rodolphe Galarneau tenant le harnais du meneur, attendit avec impatience le signal du starter. On remonta le chronomètre puis on donna enfin le coup de feu attendu.

Rodolphe lâcha prise et le traîneau s'échappa tout de suite sur la piste martelée par les équipages précédents. Bientôt, on ne vit plus sur le lac que la forme beige de l'homme s'éloignant à vive allure, remorquée par une série de points noirs. A cette heure, du haut d'un ciel limpide, le soleil tombait d'aplomb sur le lac Osisko et la foule avait peine à percevoir la fuite du traîneau, aveuglée qu'elle était par l'étincellement des cristaux de neige. L'attelage finalement, contourna la presqu'île et les gens, les uns après les autres, rassasiés, quittèrent la ligne de départ.

Quelqu'un raconta la mésaventure de l'Américain au jeune Michel Bujold. Étrangement, un sourire était apparu sur les lèvres de ce dernier à l'évocation de la tentative de vol. Sans dire un mot et sans attendre de connaître la suite de l'histoire, il s'était retourné puis s'était éloigné, les épaules secouées d'un ricanement irrépressible.

En fin de journée, et deux cents trente-quatre kilomètres plus tard, Douglas Willet en franchissant la ligne d'arrivée, apprit qu'il venait de remporter la course. Triomphant, il invita Rodolphe Galarneau à monter sur le podium avec lui...

 

FIN