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L'adolescent se tenait debout sur un des nombreux rochers jalonnant
cette partie de la plage.
Derrière ce désordre de pierres écroulées, il y avait une falaise au ton rouge. Sur le
dessus, on pouvait apercevoir une ligne régulière d'herbes hautes; le garçon savait
qu'au-delà de cette ligne verte, à quelques mètres du bord de la falaise, un chemin de
fer filait vers la ville de Carleton.
Sur les côtés ainsi que devant la masse compacte et grise des rochers, le sable avait une teinte plus jaune que d'habitude, parce qu'éclairé par les chauds rayons d'un soleil d'août. Là, face au jeune adolescent, la mer, tranquille aujourd'hui, se laissait admirer. Sur celle-ci, il n'y avait que quelques tâches blanches, des oiseaux de mer, pour rehausser la couleur bleutée de sa surface. Les goélands à cette heure, se voyaient obliger de survoler l'immensité saline, leur méfiance étant trop grande à l'égard de la présence humaine; ils attendaient son départ pour se réchauffer sur les rochers. Quelques-uns des volatiles avaient choisis d'observer l'intrus en nageant tout près du rivage, confiants que bientôt celui-ci s'éloignerait, fatigué de la solitude. Mais Robin Leblanc se plaisait sur l'amas de pierres.
Tous les jours depuis son arrivé en Gaspésie, et cela dès la venue du matin, il se précipitait ici en prenant soin auparavant de rédiger une note à l'intention de son grand-père, afin que le vieil homme sache qu'il était parti à la plage, vers son refuge préféré.
Grand-père Odina ne craignait pas ses sorties furtives car il avait lui-même conseillé ce genre d'escapade, voulant probablement jouir de ses absences pour dormir à son aise.
Ainsi, libre de ses journées, l'adolescent se plaisait-il à rester des heures dans l'isolement de ce sanctuaire, dont personne ne semblait vouloir, à observer la valse lente des goélands au-dessus de la mer et le va-et-vient continu des vagues venant s'abattre sur le rivage.
A moitié enfermé dans des rêves de voyages fantastiques, seul avec ses pensées, il oubliait la proximité du village, bercé par le son incomparable de l'eau se jetant mollement à ses pieds. Ce matin, les pêcheurs étaient retournés au quai, forts de leurs butin d'écailles et les eaux souveraines dès lors, avaient retrouvées leur quiétude. De temps à autre, l'aboiement d'un chien au loin, se glissait jusqu'à l'adolescent mais ce dernier, trop occupé à bâtir son monde imaginaire, dédaignait ce bruit. Affairé, il se plaisait à donner des ordres à son équipage, sur le pont de son vaisseau à quatre-mâts filant à toute vitesse vers l'horizon, au gré de vents puissants et familiers. Les hommes au lieu de se bousculer, se mouvaient prestement, répondant aux commandes du maître d'équipage dans un silence exemplaire. Ils semblaient flotter au-dessus du pont, accomplissant les mille et unes choses nécessaires à la bonne avance du bateau avec un entrain digne des meilleurs matelots.
Pendant que certains grimpaient le long des haubans, d'autres ferlaient le grand hunier et la misaine; d'autres encore, s'assuraient de la solidité de filins menaçant de se déchirer à tout moment sous la tension vive des voiles. Ces dernières, quand elles n'étaient pas bombées, claquaient dangereusement. Les marins alors, se tournaient vers le maître; celui-ci cherchait l'approbation du capitaine puis tout de suite après l'avoir obtenu, lançait l'ordre salvateur. Evidemment, on remédiait au problème tout en sachant qu'une seconde plus tard, une autre difficulté allait survenir.
L'attaque persistante du vent demandait toujours une attention particulière en ces moments.
Malgré cela, quand il le pouvait, le capitaine se plaisait à guetter l'extrémité du beaupré. Le mât, tel un harpon, semblait fendre des vagues hautes de plusieurs dizaines de mètres, à la suite de la houle. Celle-ci jouait avec le vaisseau et le faisait balancer un instant sur le sommet d'une crête pour un moment plus tard, le plonger dans un creux immense et le repousser au faîte d'une autre vague, celle-là plus haute que la précédente. Ainsi continuait le Pélican, tanguant dans ce roulis incessant, toutes voiles dehors et superbe dans la tourmente.
Capitaine expérimenté, Robin Leblanc louvoyait habilement sur la mer déchaînée. Il entrevoyait déjà l'instant où il guiderait son vaisseau le long du quai d'un port antillais, et fixerait les amarres la durée de quelques verres de lait bien mérité.
Il se voyait entourer de ses hommes, riant de cette aventure au sein des flots tortueux du Pacifique, à se faire gifler le visage par l'écume tiède et salée de Neptune, dieu de la mer. Dans son rêve éveillé, Robin se voyait invincible, héroïque, aimé de tous. Il était plein de vie et son unique but était de secourir une princesse, de l'enlever et de poursuivre avec elle la quête des plus grands trésors du monde. Dans cet imaginaire vraiment, il n'y avait place que pour ceux qui savaient aimer la vie; au sein de cet univers, il fallait avoir le don de rire...
En vérité, des gouttelettes de pluie s'étaient mises à tomber sur la plage : l'écume de Neptune s'avéra être une fine pluie descendant sur son visage. Il constata qu'une fois encore, il s'était égaré. En retrouvant la réalité, il remarqua une gigantesque bande violacée marquant l'horizon. Les gouttelettes n'avaient été qu'un avertissement. L'orage avançait rapidement vers la côte Gaspésienne. Dans quelques minutes, il aurait franchi entièrement la Baie des Chaleurs, poussé d'un vent robuste du sud.
Robin, maître de tous les océans, affronterait vaillamment le déluge!
Il se planta tel un pieux sur son rocher puis attendit, le regard droit devant et le coeur battant à tout rompre. Le rideau de pluie s'avança de plus en plus rapidement. Dix, vingt, trente secondes... L'écran liquide finalement, s'abattit sur lui et le trempa instantanément des pieds à la tête. Sous cette douche, Robin ne put que sourire : ne venait-il pas de braver l'averse sans broncher. Il ne s'était pas reculé, il n'avait pas bougé d'un poil. Il avait été un vrai combattant: comme David contre le géant Goliath! Déjà, le déluge s'éloignait et disparaissait derrière la face ocre des falaises cependant qu'au-dessus de la mer, le soleil réapparaissait.
Robin se laissa mouiller encore un peu en s'essuyant les yeux. Il soupira, content de l'événement et le vol d'une mouette perça le ciel. Il quitta son rocher puis, tout en marchant, enleva ses chaussures pour aller à l'océan. Les pieds dans la baie, la voix haute, il avoua : " Je t'aime, la mer. Je t'aime comme tous les gens du village parce que tu es belle et que le monde ici, il donne chaud au coeur. Tu sais, la mer, quand j'écoute leurs voix, on dirait que je t'entends chanter : ils ont l'accent de la mer. Ton accent. Je t'aime, je te dis... "
Puis, il se pencha et saisit une agate.
C'était une petite roche d'un beau mauve, strié de fines barres blanches. Sa couleur contrastait avec l'ensemble des agates reposant sur la plage, car elles étaient toutes plus pâles, moins nuancées. Collectionneur invétéré de coquillages et de pierres précieuses, Robin fit glisser le bijou dans une poche de son jeans, se releva et jeta un nouveau regard sur la mer.
" Si seulement je pouvais rester ici jusqu'à l'automne... ", pensa-t-il, rêveur. Ses parents étaient partis en vacance dans le sud, en Floride. Ils avaient promis qu'ils reviendraient le chercher avant le début de septembre, juste à temps pour le retour à l'école. Mais, plus le temps s'écoulait et moins il ressentait de plaisir à cette perspective. La Gaspésie une fois encore, s'était emparée de sa personne et l'avait ensorcelé. Ébloui par sa beauté et sa grandeur, il aurait voulu ne pas remettre les pieds dans sa ville. Québec, malgré tous ses attraits, ne l'intéressait plus.
Maintenant, ce qui importait, c'était la présence de la mer. Comment pouvait-on, en toute conscience, se détacher de l'odeur qu'elle propageait au moindre vent : un effluve capiteux de varechs mélangé d'indescriptibles relents salins? L'émanation enveloppait entièrement l'odorat. C'était une fleur qui enveloppait les sens et qui rendait attentif dès la première exhalaison de parfum; subir la caresse de son odeur sans dire un mot, c'était ce qu'il fallait faire. Robin huma l'air en fermant les yeux, goûtant dans une inspiration le souffle douceâtre émanant de l'étendue liquide.
" Un jour, je serai capitaine, la mer. Et tu verras, je serai digne de toi... " dit-il, en relâchant bruyamment son souffle.
Il avait été sur le point de vaciller, de tomber à la renverse en voulant conserver dans ses poumons l'haleine de l'océan. Se ressaisissant, il recula d'un pas et tourna la tête vers la falaise. Grand-père Odina était sûrement debout à cette heure! Fallait-il retourner à la maison ou rester sur cette plage déserte?
Il fallait rester puisqu'il n'y avait que cela à faire...
Le vieil homme, comme tous les matins, boirait tranquillement sa tasse de café sur la galerie. Il ressasserait d'anciens souvenirs, en marmonnant des phrases incompréhensibles puis, il allumerait soigneusement sa pipe. Ensuite seulement, songeant à la note trouvée sur la table, il se préoccuperait de l'absence de son petit-fils.
Robin tarderait à revenir, comme à l'accoutumée, parce que c'était naturel en Gaspésie, que de prendre son temps. Il regagnerait la maison lorsque le soleil serait au-dessus de sa tête, en sachant qu'il n'y aurait pas de réprimandes de la part de son parent. La journée s'allongerait. Au souper, ils feraient cuir de la morue salée; elle serait accompagnée des sempiternelles grillades et de pommes de terre bleues. Pour enlever le goût salé du repas, le désert consisterait en une tranche de pain recouverte de beurre d'arachides, elle-même trempée dans de la mélasse.
La panse emplie à sa juste valeur, grand-père commencerait la soirée en expliquant l'importance de la mélasse en Gaspésie.
En échange de leurs poissons, autrefois, les pêcheurs avaient obtenus de la mélasse, du sucre et du rhum.
Grand-père, inévitablement, glisserait sur le dernier mot en avalant
son souflle. Il dirait le mot si bas que même les deux oreilles d'un éléphant
érouveraient de la difficulté à l'entendre. Robin, pris au jeu, arquerait les sourcils.
La bouche et les yeux grands ouverts, sous un semblant de vif intérêt, il inciterait
grand-père à prononcer le mot plus fort et ce dernier, à tue-tête, crierait : DU RHUM!
Il se lèverait pour se servir un verre de la fameuse boisson et, plus tard, il se
prendrait à raconter sa vie de pêcheur au large de la péninsule. Ensemble, ils
revivraient les grandes pêches miraculeuses et les tragiques naufrages, ils
s'emploieraient à faire renaître du passé des gens presque oubliés, reconnus jadis
pour leur franc-parler moqueur. Dans ce foisonnement d'idées disparates, complices, ils
se taperaient les genoux. La venue de la nuit serait le moment de parler des vaisseaux
fantômes. La légende de ce navire amiral britannique qui, à l'époque des grandes
batailles navales, et par une nuit de tempête, s'était écrasé contre les flancs du Cap
Désespoir, sur la pointe est de la Gaspésie, serait longuement racontée. Saisit par le
récit, Odina irait jusqu'à imiter les voix éperdues des marins se jetant à l'eau. Il
se lèverait et, le bras droit tendu vers un rocher fictif, désignerait celui-ci au
pilote du navire, un regard effaré sur le visage. Tout d'un coup, grand-père pousserait
le cri désespéré de l'amiral déchu, en voyant un énorme cap noir qui se précipitait
vers eux.
La voix claire d'une femme serait entendu dans la cuisine. Elle serait suivie du grondement rageur d'une tempête et d'un vent sifflant une angoisse terrible. Grand-père achèverait cette soirée avec la superbe imitation d'un vaisseau qui se fracasse sur la côte.
Tous deux quitteraient la cuisine et iraient se coucher dans un silence grandiose, respectant tacitement l'ambiance irréelle crée par la légende du Cap désespoir. Ainsi allait la vie à Saint-Omer.
Mais à présent, Robin n'avait qu'à se sécher au soleil. Le vent s'était mis à réchauffer ses vêtements et sa tignasse blonde avait recommencé à bouger. Il frissonna et se massa les bras avec l'espoir que la friction lui permettrait de rester un peu plus longtemps au bord de la mer. Un soleil zénithal lui rappela qu'il devrait s'en aller malgré tout...
Hésitant, il fit un pas puis un autre, tellement lentement qu'il eut l'impression que ses espadrilles refusaient d'avancer sur le sable. Il força ses jambes à combattre cette faiblesse et finalement, elles remirent les récalcitrantes dans le droit chemin. Dorénavant, sa marche fut hâtive. Il avait parcouru environ un quart de kilomètre lorsque subitement, il entendit quelqu'un en train de marmotter. Relevant la tête, il aperçut à moins de deux ou trois mètres de l'endroit où il se trouvait, grand-père Odina assis sur un arbre rejeté sur la grève par l'océan.
Occupé à nettoyer le fond de ses souliers, le vieil homme continuait à parler à voix basse tout en frappant les talons contre le tronc nu d'écorce. Le sable s'écoulait des chaussures, humide. La voix d'Odina s'arrêta une seconde, puis reprit de plus belle. Il remettait ses souliers lorsque Robin le surprit par derrière.
Les mains appuyées contre les épaules voûtées du vieillard, il s'exclama: " Bonjour, grand-papa! Qu'est-ce tu fais ici?
- Oh! C'est toi, mon garçon. Pendant un instant, j'ai cru que c'était un de ces maudits oiseaux de malheur qui me jouait un tour! Odina Leblanc pointa du doigt les goélands flottant sous la coupole azurée du ciel, non loin.
- Tu voulais me voir, grand-papa?
- Ouais. J'ai b'soin de t'parler... "
Robin s'installa près du vieillard. Il connaissait bien les habitudes de ce dernier: l'homme prendrait son temps avant de dire tout haut le fond de sa pensée. Le véritable sujet de conversation ne viendrait qu'après un long silence, au milieu d'une phrase, comme si rien du tout n'avait été dit auparavant. Aussi surprenant que cela pouvait l'être, c'était ainsi que grand-père abordait les vraies discussions! Robin se prépara et attendit. Une éternité. Pour être exact, deux secondes s'écoulèrent.
Les lèvres d'Odina enfin, s'ouvrirent.
" Tu aimes ça, ici?
- Ben oui, j'aime ça grand-papa. Pourquoi tu me demandes?
- J'ai mes raisons... Tu étais aux rochers?
- Oui. "
Robin était perplexe. Pourquoi grand-père s'était-il donné la peine de descendre l'escalier de la falaise? pourquoi avait-il marché tout cette distance, un jour où normalement, il aurait dû se trouver sur la rue principale du village, à converser avec d'autres vieilles personnes? Cela sortait carrément de sa routine.
Subitement, Robin eut la certitude que quelque chose de grave se préparait dans l'air.
Du coin de l'oeil, il observa le vieillard. Ce dernier mâchonnait du tabac et regardait vers l'horizon, apparemment plongé dans une réflexion intense. Il avait un visage buriné, aux pommettes saillantes et aux joues creuses. Autour de ses lèvres fines et longues, de petites rides s'ancraient aux commissures.
Sa voix grave et basse résonna sur la plage: " Moi aussi, j'aime ça ici... Savais-tu que c'est ici que j'ai rencontré pour la première fois ma femme... ta grand-mère?
- Ah?
- Oui. C'était il y a bien longtemps. J'étais jeune alors, un peu plus vieux que toi, un jeune loup... Elle était si belle, avec ses cheveux blonds, ses yeux si verts. Moi, à l'époque, je croyais qu'elle était une sirène venue me charmer pour m'emmener avec elle au fond de l'océan. Je me serais noyé pour elle. Mais j'étais trop empêtré dans mes émotions pour savoir comment l'approcher... Timide comme j'étais, il aurait fallu me prendre par la main pour que je lui adresse la parole! Je passais mon temps à la regarder en compagnie d'autres gars. Odina soupira lourdement puis termina: sa voix était si douce que quand elle riait, j'avais l'impression d'entendre des petites cloches claires, cristallines, résonner. C'est ici que j'ai fais ma demande de mariage; c'est ici, sur cette plage, qu'elle m'a répondu oui... - Pourquoi tu me dis tout ça, grand-père?
- Attend! j'ai pas fini. Apprends que la patience, c'est la mère des vertus, fiston... En tous les cas, c'est juste pour te dire que j'ai aimé deux femmes dans ma vie, Robin. Ta grand-mère et elle. Il montra la mer du regard puis reprit: J'ai tout donné à ces femmes. J'aurais voulu en faire plus pour elles, mais l'âge a eu raison de moi. La mer m'a tant donné et Marie m'a quittée... mais son sourire sera toujours ici, dans mon coeur, sur cette plage. Il se tut un moment et demanda: Tu aimes la mer?
- Oui. Un jour grand-papa, je voudrais être capitaine.
- Si tu le veux vraiment, tu le deviendras...
- T'en es sûr?
- Certain. Il s'agit de vouloir pour pouvoir. "
Le regard clair d'Odina se posa l'espace d'une seconde sur Robin puis retourna à la mer. Il aimait bien son petit-fils; son visage, ses joues roses et pleines, lui rappelaient sa jeunesse. Le garçon avait soutenu son regard sans faillir: il avait compris...
" Tu n'aimes pas Québec?
La question surprit Robin mais il répondit:
- J'aimerais mieux revenir...
- A Saint-Omer?
- Oui.
- Pourquoi?
- Là-bas, il n'y a que le fleuve...
- Tu t'es fais des amis?
- Oui, mais ils ne sont pas comme Olivier, Jean-François et Roger.
- Il fallait t'y attendre, tu ne crois pas?
- Je sais mais c'est pas pareil... j'aime pas ça.
- Tu as revu Olivier?
- Non. Il est avec sa famille, à Percé.
- A Gaspé, tu veux dire...
La famille Landry avait de la parenté, là-bas.
- Non, non. A Percé, je vous dis: ils sont allés voir le capitaine. - Ah! Le vieux Ti-Loup, se rappela Odina. " Je le vois encore, en train d'attirer des touristes, à vendre ses billets. Faudrait bien que j'aille le voir, un de ces jours... "
- Ouais.
- Je me demande bien pourquoi...
- Pour aller sur l'île, bien sûr!
- Bonaventure?
- Ben, oui! C'est la fête à Manon, elle a 12 ans aujourd'hui!
- Je vois pas pourquoi on irait fêter sa fête sur l'île...
- Manon, c'est une maniaque des oiseaux et il y en a plein, là-bas!
- Ah bon... et toi, c'est quoi ton âge?
- Onze ans et trois-quarts, presque douze ans. Vous ne le saviez pas?
- Et ta fête, c'est quand?
- Dans trois semaines. Pourquoi vous me demandez tout ça? " demanda Robin, pour continuer la conversation mais aussi à cause d'une curiosité grandissante. L'intuition qu'il avait eu tout à l'heure se révélait fausse à présent: le ton de l'homme était doux et calme, il n'insinuait aucune menace, aucun problème. Tant mieux, rien de grave à l'horizon! Mais, pourquoi était-il donc ici?
La mer avait commencée à s'agiter devant eux. A gauche, il y avait un bateau qui s'en allait vers Dalhousie, au Nouveau-Brunswich, de l'autre côté de la baie. Et la marée elle, reprenait le dessus sur la plage, avare de son domaine.
" Pour rien, fit Odina, fin renard.
- Pour rien? questionna Robin, incommodé par la réponse.
- Je n'ai que des bons souvenirs sur cette plage...
Il y eu un long silence. Odina ajouta enfin: " Ça te dirait de rester ici, cet automne?
- Quoi? " fit le garçon, les yeux grands ouverts.
" Ça ne se pouvait pas! l'impossible se réalisait. Le monde entier chavirait! "
Pourtant, dans son esprit, un doute survint. Il fixa son grand-père dans le blanc des yeux et s'écria: " Qu'est-ce qu'il y a, grand-papa? Dis-moi, vite!
- J'ai reçu un télégramme de ton père, ce matin. Il me demande de te garder ici quelques temps. Qu'en penses-tu? Tu aimerais ça?
- Vous êtes sérieux? Sûr, que j'aimerais ça! Mais comment, pourquoi est-ce qu'ils ne reviennent pas? fit Robin, la gorge subitement nouée par la nouvelle.
- Ta mère a eu un bébé cette nuit! Une belle grosse fille. Tu as une petite soeur, mon garçon. Ils vont l'appeler....
" Deux nouvelles pour le prix d'une! ", pensa Robin, bouleversé par tant de surprises. Comblé de joie, il s'écria:
- Ils vont l'appeler: Maude!
Il songea à la pierre que plus tôt, il avait ramassé; elle était mauve!
- Oui, Maude. C'est beau, han? Tu es content, capitaine? "
Robin avait la bouche fendue jusqu'aux oreilles.
FIN